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CARNET 54 : LA MARQUE DU PÈRE, LA MARQUE DU SILENCE :

Michel Séonnet est un auteur que j’ai lu avant de le connaître. Son Dietrich Bonhoeffer, Sans autre guide, ni lumière, m’avait immédiatement attirée et intéressée. Il partait sur les traces du pasteur luthérien allemand qui avait très tôt lutté contre Hitler, avant d’être emprisonné et tué. J’avais lu le journal de captivité de Bonhoeffer, hymne à la résistance, source de joie lucide au-delà des tragédies de l’Histoire et de la mort annoncée. Quelque temps après ces deux lectures, lors d’une réunion, j’entends un homme se présenter sous le nom de Michel Séonnet. Je ne parviens pas à me dire que c’est celui qui écrit. Il est des rencontres que l’on ne peut imaginer. Et pourtant, c’était lui. Nous avons, comme il se doit, parlé de Bonhoeffer, sympathisé et ensuite travaillé ensemble sur quelques projets tandis que je poursuivais parallèlement la lecture de ses textes. Peu à peu, s’est dessiné pour moi un nouveau Séonnet : le compagnon de route d’Armand Gatti, l’engagé auprès des exclus, l’homme qui avoue son parcours de chrétien, pas si facile à notre époque, surtout quand on est de gauche, bref un Séonnet atypique. J’étais heureuse du hasard qui mettait en lien l’homme et l’auteur. Je lisais ses textes autrement, ils prenaient une épaisseur supplémentaire.

J’avais toutefois reculé face à la lecture d’un de ses livres : La Marque du père, sans doute car j’en avais entendu parlé et en connaissais le sujet : être le fils d’un homme qui s’est engagé dans la division Charlemagne. Michel Séonnet avait découvert que son père portait, sous le bras, une marque bleue avec son groupe sanguin, tatouage que la Waffen SS faisait aux siens pour mieux les identifier et soigner en cas de blessure. Je ne parvenais pas à ouvrir ce livre comme si je redoutais la part de l’ombre. Michel Séonnet, dans la vie, offrait une telle impression de lumière, que je craignais de m’aventurer dans ses ténèbres. Le temps faisant, la confiance s’installant, j’ai ouvert « La Marque du père ». Cette marque est avant tout celle du silence. Le père n’a jamais rien avoué de son histoire, ni personne dans la famille : rien sur le passé milicien du grand-père, rien sur les livres antisémites qui se trouvaient dans les bibliothèques. « Ce dont on ne parle pas n’existe pas », ce précepte aura servi de socle aux relations. Pas d’explications, de justifications, de remords, de revendications. Parler avec son père aurait permis au fils d’entrer dans la réalité des choses. «Dire oui à la réalité des choses, le maudit n’a pas d’autre choix ». Cette parole n’a pas surgi et ne surgira jamais plus : le père est mort désormais. Le fils est donc voué au ressassement solitaire, partagé entre le juste et l’indécent, dans une quête perpétuelle du vrai,  qui ne sera jamais attesté. Il est confronté à un choix de vie : être comme Ulysse du côté « du chemin en rond, de la nostalgie d’une identité perdue, de la main mise sur sa propre histoire » ou choisir la figure d’Abraham, « du côté de l’errance, de la perte de soi, de l’ouverture à l’incertain, l’espace et le temps ouverts à simplement entendre : Va ! Quitte le pays de tes pères ! ». C’est derrière Abraham, que cheminera Michel Séonnet, d’abord, sans en avoir conscience, puis se l’avouant. Il va en effet quitter symboliquement ses pères, par une suite de ruptures et d’engagements politiques, non des ruptures avec les êtres, mais de celles qui interrompent une certaine transmission, de celles qui mènent  à se choisir d’autres pères : Gatti, Bonhoeffer, mais aussi ces Juifs qui ont marqué de façon indélébile son enfance même si c’est, scandaleusement, dans le creux d’un silence. Il inscrit comme mot d’ordre sur les murs de sa chambre le souhait de Franck Venaille « Je voudrais être juif, Noir, pédéraste, mais je ne suis qu’un homme ordinaire ». Le père lira cette phrase sans réagir. La rupture n’arrive pas toujours quand on la provoque car le père n’est pas un mauvais père, il est même plutôt doux. La faille s’ouvre plus loin, dans les profondeurs à l’endroit du secret gardé. Qu’a fait ce père sur le front russe, que savait-il, que pensait-il de l’extermination des juifs ? Rien de tout cela ne sera dit et le fils creusera seul, avec sa pelle, sa pelle d’écriture, comme Imre Kertez. Le fils adopte paradoxalement cet écrivain- juif par excellence  qui voue sa vie à écrire pour ne pas laisser sombrer dans l’oubli les hommes exterminés. De quel droit, le fils d’un coupable se rapproche des victimes ? Est-ce indécent ? Ce livre pose la question éthique et fondamentale de l’héritage. Il est bien sous le signe d’Abraham. Quel héritage des pères accepte-t-on nous ? Comment être après eux, ne sachant même pas ce que nous aurions fait à leur place ? Aurions-nous comme le prêtre de Nice aider des enfants juifs à rejoindre la Suisse ? Ou pas ? Michel Séonnet parle aux adultes que nous sommes, héritiers et révoltés. Il retisse les liens qui font qu’un homme, né d’un père condamné pour avoir collaboré au crime contre l’humanité, ose un pas de côté, sans se complaire dans la condamnation, en déjouant la trajectoire initialement tracée, pour ouvrir ailleurs, vers l’écriture. C’est la  marque de l’écriture que le fils portera désormais. Je ne regrette pas d’avoir lu ces pages redoutées. Elles conduisent en humilité vers les possibles. Loin des stéréotypes, des histoires où chaque énigme trouve sa résolution, il semble que le plus souvent tout ne sera pas dit, tout ne sera pas éclairé, et l’homme creusera avec sa pelle pour extraire un peu de sens. C’est sans doute dans cet encouragement, cette manière d’accepter l’avant de soi que Michel Séonnet continue de faire vibrer sa lecture d’Etre sans destin. 

La Marque du père / Michel Séonnet/ Gallimard, collection l’un l’autre.

Sans autre guide, ni lumière / Michel Séonnet/ Gallimard, collection l’un l’autre.

Etre sans destin/ Imre Kertez/ Gallimard

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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