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CARNET 56 : PROMENADE SOLITAIRE DU CÔTÉ DES "RÊVERIES" :

 Le petit livre sur la vie en cabane de David Lefebvre m’a mis la puce à l’oreille. Il faut relire JJ Rousseau et plus particulièrement Les Rêveries du Promeneur solitaire. La contagion fondamentale de lecture a fonctionné. Un livre que l’on ferme doit ouvrir sur un autre. Deux mots de David Lefebvre avaient réveillé mon incorrigible curiosité de lectrice : Rousseau Suisse, Rousseau herborisant. Je n’aurai pas dû tomber des nues. J’avais lu, toute jeune femme, Les Rêveries et n’ignorais pas les liens compliqués de Rousseau avec la Suisse. Les Rêveries sont une lecture incontournable quand on étudie les lettres. 

J’avais donc lu Les Rêveries, sans doute par obligation, non sans plaisir d’ailleurs : entrer dans une grande œuvre est toujours fascinant. Les avais-je toutefois lues pour moi-même ? Il me restait quelques clichés : Rousseau paranoïaque ou victime réelle d’un complot, Rousseau exilé voué à la solitude. Je décidai de parcourir à nouveau les dix promenades, sans obligation cette fois. J’ai retrouvé mon vieux livre de poche, collection GF. Les pages avaient jauni, certaines étaient cornées et même encadrées. Je m’étais sans doute dit, à l’époque, que ces paragraphes méritaient une relecture, que je me suis empressée d’oublier de faire et voilà que 25 ans plus tard, je repassais sur mes traces. Qu’allait-il se produire ? Allais-je repérer les mêmes passages, allais-je réviser mes idées toutes faites ? J’avoue en toute honnêteté, mot chargé avec Rousseau, que les clichés ont la peau dure.

Quand j’ai commencé la première promenade, l’art de la plainte m’a assaillie. Ce leitmotiv, si romantique de la persécution, de la mise à l’écart, du seul contre tous, emplit tant de phrases que j’ai craint d’être engluée par cette basse continue. Puis, j’ai accepté ces répétitions, cette litanie et la plainte s’est peu à peu métamorphosée en berceuse. Je savais qu’elle resurgirait constamment et au lieu de repousser cette folie paranoïaque, j’y ai vu une quête perpétuelle ponctuée de rechutes, propre à tout homme. Rousseau passe par des phases de fermeté, d’apparente sérénité, convaincu par son principe philosophique, qu’on ne peut être heureux qu’éloigné des choses et des autres, seul moyen de s’approcher de soi. Il va même jusqu’à constater qu’aux périodes les plus fastes de sa vie, il éprouvait des joies mais ces plaisirs le distançaient de lui, de sa nature profonde, la seule qui puisse l’apaiser. Le repliement sur soi est devenu son ultime souhait, sa quête d’absolu, son salut.

Toutefois, il retombe régulièrement dans des périodes d’affolement et d’angoisse. Finalement, cette forme littéraire de la rêverie, genre nouveau, pourrait s’apparenter pour nous, à la forme de la méditation. Nous tentons de nous recueillir, nous concentrer et voilà que des pensées nous portent ailleurs, là où nous ne souhaitons pas aller et nous voilà de nouveau dispersés...Rousseau est parvenu à écrire ces allers et venues de la psychologie humaine et les traduire dans un style tout-à-la fois miné par la mélancolie et raffermi par l’expérience du retrait et de la contemplation de la nature. Il est des pages lumineuses qui forment un réjouissant contraste avec la basse continue que j’évoquai.

Les moments passés sur le lac de Bienne, en recherche botanique, instants de dérive et de somnolence, dans une embarcation livrée au grès des courants, forment le joyau central de ces rêveries, une source à laquelle l’auteur revient sans cesse s’abreuver. Il faut parfois savoir prendre ses rêves pour la réalité et à se répéter que l’on n’est plus atteint par l’absence et la méchanceté des autres, on commence à y croire. La litanie possède cette force de persuasion et le style de Rousseau convoque son lecteur, peu à peu lui-même embarqué, ne remettant plus en cause, cette quête mystique de solitude. On dirait aujourd’hui que ces rêveries sont une sorte d’auto-fiction, j’ose cet anachronisme, une auto-fiction à visée philosophique, car elles n’ont pas l’austérité du traité, de l’essai même si elles en gardent les visées profondes. Tel un Marc-Aurèle qui peinerait à se connaître lui-même pour atteindre au bonheur, JJ Rousseau remet sans cesse sur le motif sa soif de solitude et de nature, sachant que le tissu est mité de partout, et qu’à travers les trous du quotidien, les assauts ne cesseront jamais. Les moments idylliques sont idylliquement écrits et demeurent le noyau dur des Rêveries, celui qui résiste aux coups de sape des obsessions dépressives. Nous pouvons être sensibles à cette attraction littéraire. Il semble que Rousseau soit parvenu, et sans doute que son honnêteté est là toute entière, à décrire les assauts de nos vies.  Nous savons secrètement où réside notre nature profonde et pourtant luttons maladroitement pour la laisser exister en confiance. Je crois décidément que deux lectures ne suffiront pas. Je garde précieusement mon vieux Garnier Flammarion et avant 25 ans, je referai une petite promenade.

Jean-Jacques Rousseau / Les Rêveries du promeneur solitaire/ Garnier Flammarion.    

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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