MA FEMME DE TA VIE de CARLA GUELFENBEIN :

UNE CHRONIQUE DE MARIE BRETIGNY

 « Je suis persuadé que chaque instant contient les instants à venir, mais que nous ne pouvons pas encore les déchiffrer. C’est en regardant en arrière que la composition occulte des choses devient évidente, alors nous comprenons que tout est arrivé comme cela devait arriver. »

Ils sont trois. Trois jeunes étudiants dans l’Angleterre des années quatre-vingt.

Il y a Théo, cet anglais de bonne famille, effacé, sorti des meilleures écoles privées. Il y a Antonio, le sombre et taciturne Antonio, qui nourrit l’espoir de retrouver son frère au Chili pour y combattre la dictature. Et puis il y a Clara, la belle, l’impétueuse Clara, à la fois forte et fragile. Clara, hantée par « la nuit des fantômes armés », cette fameuse nuit où les militaires lui ont enlevé son père.

C’est à l’université d’Essex, sur les bancs de sciences po, qu’Antonio et Théo se rencontrent. Le charisme du premier attire l’attention du second. S’ensuit une forte et étrange amitié. Antonio le révolté semble savoir exactement où il veut aller. Théo l’observe et le suit souvent comme un ainé, faisant son entrée dans la communauté chilienne réfugiée en Angleterre où il rencontrera pour la première fois Clara. Ils tombent amoureux. La jeune femme qui aime déjà l’orageux Antonio d’un amour protecteur, éprouve avec Théo un sentiment paisible et serein qui efface les tempêtes. De toute façon, pour Antonio l’idéaliste les émotions doivent passer après sa révolution.

Amour, idéaux, révolution, tout s’enchaîne, se noue et se dénoue. Tout se précipite au moment où, enfin, Antonio s’apprête à rejoindre les résistants. La vie les entraîne dans des directions inattendues. Le jeu est faussé. C’est la trahison de part et d’autre. Le trio explose. S’ensuit un silence de quinze longues années durant lesquelles chacun porte son mal de vivre. La donne a changé. Alors que Théo se destinait à une vie sans heurts, il devient correspondant de guerre et erre de continent en continent, assumant une paternité à distance. Antonio a manqué le train de la révolution et épousé Clara. Tous les deux, forts de leurs origines communes et de leur lourd tribut au passé, vivent désormais au Chili. C’est là qu’à l’initiative d’Antonio les trois amis se retrouvent. Qu’attend-il de ces retrouvailles ? Souhaite-t-il effacer le passé ? Théo, tout comme Clara, ne sait où Antonio veut en venir. Peut-on reprendre une histoire arrêtée quinze années plus tôt ? L’amitié tout comme l’amour peuvent-il resurgir intacts ?

« L’intimité authentique est évanescente et rare, elle se manifeste dans notre corps par une chaleur pacifique, agréable, et donne l’envie de la faire durer. » Et si Théo se trompait ? Si l’intimité pouvait résister et vivre au-delà de la distance et du temps ?

A travers le destin des trois jeunes gens, Carla Guelfenbein nous entraîne avec justesse dans l’univers de ceux qui durent fuir la dictature de Pinochet. Elle amène le lecteur à réfléchir sur les décisions affectives difficiles de chacun, sans jamais juger leurs positions et leurs choix. Malgré les tempêtes du cœur, les sombres instants de vies tourmentées, ce roman se lit avec plaisir et, pour ceux qui s’arrêteront entre les lignes, nous interroge sur le sens que nous donnons à nos vies, nous poussant à réfléchir sur ce qu’elles seraient si nous avions la faculté de déchiffrer chaque instant vécu.

MARIE BRETIGNY (2010) 

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