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ENTRETIEN AVEC LA TRADUCTRICE HELENE FOURNIER :

 Hélène FOURNIER fait partie de cette caste discrète et laborieuse qui nous permet de lire les ouvrages d’outre Manche et d’outre Atlantique dans un délai raisonnable. Vous l’aurez compris Hélène FOURNIER est traductrice. Passeuse de mots, d’histoire et finalement de romans elle travaille depuis plus de douze ans dans l’anonymat et le silence, s’interrogeant ligne après ligne sur la qualité de son travail et craignant plus que tout la trahison ; elle aura bientôt passé le cap des 20 traductions parmi lesquelles on trouve des textes d’Anita BROOKNER, de Dan CHAON ou encore d’Holly GODDARD JONES. Les vrais amateurs de littérature  apprécieront de découvrir comment  une traductrice approche un nouveau manuscrit, comment elle y travaille et comment elle le quitte. 

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Archibald PLOOM : Hélène FOURNIER quel était votre rapport à la littérature avant que vous ne deveniez traductrice ? Que lisiez-vous ? Aviez-vous déjà une forte attirance pour les romans anglo-saxons ?

J'ai commencé à lire tard. C'est ma prof de français de 1ère qui m'a donné l'envie. Je suivais une section scientifique et elle m'a transmis le "virus" de la lecture, de l'écrit, des mots. Je lui dois d'être devenue traductrice littéraire même si j'ai emprunté des chemins de traverse avant de trouver cette voie, ma voie. Fac d'anglais puis de droit, des années de travail en entreprise. Je lisais beaucoup, sans attirance particulière pour la fiction anglo-saxonne. J'avais bien sûr étudié nombre d'auteurs anglais et américains à l'université - DH Lawrence, Virginia Woolf, Tennessee Williams, Henry James, etc - mais j'ai adoré aussi me plonger dans l'univers de Luigi Pirandello, Fiodor Dostoïevski, Rainer Maria Rilke, sans oublier Louis-Ferdinand Céline, Marguerite Yourcenar, Romain Gary et tant d'autres. Lire m'est devenu vital. Quand, au gré des rencontres, je me suis inscrite, vingt ans après le bac, à un DESS de traduction littéraire qui avait été créé l'année précédente, j'ai eu comme une "révélation" : j'ai compris que c'était de la langue française dont j'étais amoureuse.

AP : Votre cheminement vous a finalement menée à une conversion  progressive mais définitive à votre langue natale et plus précisément à la langue écrite, la langue des écrivains …

HF : Oui, c’est un choix de traduire des écrivains, je n’ai pas imaginé une seule seconde traduire des documents techniques ou administratifs. J'aime partager une partie de mes journées avec des personnages auxquels je m'attache, j'aime ce lien particulier avec les auteurs qui me portent à bout de bras pendant tout le processus de traduction. Car, par crainte de les trahir ou de tromper le lecteur, j'ai la fâcheuse tendance à les bombarder de questions. Ces questions peuvent porter sur la définition de certains mots ou expressions quand mes nombreux dictionnaires ne m'apportent pas de réponse satisfaisante ou me font douter. Il m'est arrivé de ne pas trouver un mot et c'est en en parlant à l'auteur qu'il m'a appris qu'il l'avait inventé, pour sa musique ! Je suis également confrontée aux réalités "culturelles" qui n'ont pas forcément d'équivalents dans notre langue, dans nos existences. J'essaie le plus possible d'éviter les notes de bas de page qui "coupent" la lecture lorsqu'il s'agit de fiction. Je dois aussi réfléchir à l'utilisation du tutoiement et du vouvoiement puisque rien de tel n'existe en anglais. Dans ce cas précis, je fonctionne plutôt à l'instinct, d'après ce que je sais, ce que je sens des relations entre les personnages. Et puis il me faut bien sûr tenir compte de l'auteur lui-même, de ses exigences particulières, de ce qui compte pour lui. Pour l'un c'est la ponctuation, que je ne peux pas toujours conserver telle quelle en français ; un autre veut que je colle totalement à son texte, quasiment au mot près, ce qui n'est pas non plus toujours facile d'autant que le français, contrairement à l'anglais, a horreur des répétitions. Devenir la traductrice "attitrée" d'un auteur permet peu à peu une connaissance et une confiance réciproques qui me confortent et m'aident, au cours des années, à approcher cette perfection que je n'atteindrai jamais mais qui reste un beau défi à relever.

AP : Vous expliquez que vous bombardez les écrivains de questions mais comment se passe une rencontre entre un traducteur et un écrivain ? Est-ce exclusivement par courriel ?  Par téléphone ?  Skype ?

HF : Je me sens un peu seule dans cette démarche. J'ai demandé à "mes" auteurs comment ils travaillaient avec leurs autres traducteurs et la réponse est qu'ils n'ont aucun lien avec eux. Quand j'en parle à certains de mes confrères, il est clair qu'ils ne font que rarement appel à l'auteur. Je m'interroge donc sur ce besoin que j'ai de questionner l'auteur. Sans doute un manque de confiance en moi, la peur aussi de trahir, le désir de "coller" au plus près de la VO. Le livre que j'ai sous les yeux ne m'appartient pas, ne m'appartiendra jamais, même dans sa version française. J'ai un devoir vis-à-vis de l'auteur comme du lecteur. Je dois tendre vers une certaine transparence afin que mon intervention ne se remarque pas. Respecter l'auteur, ne pas le trahir mais respecter aussi le lecteur, faire en sorte que le texte soit parfaitement lisible, fluide en français.

AP : C’est assez monacal comme activité en définitive. Y a-t-il des moments où la solitude du traducteur  vous pèse ?

HF. Je suis solitaire de nature, heureusement ! Et puis je me sens entourée par les personnages, par l'auteur, par tous ces mots que j'ai sous les yeux. Je ne dirais pas que la solitude me pèse mais je dois avouer que je traverse parfois des périodes difficiles de doute, d'inconfort et même de lassitude. Comme un accouchement qui s'éterniserait un peu trop. Il faut quand même avoir de la volonté pour se mettre devant son écran tous les jours sans autre "maître" que soi-même.  En même temps, ça donne une certaine liberté. Pouvoir gérer son temps, avancer à son rythme, c'est quand même très précieux.

AP : À partir du moment où vous recevez un manuscrit, comment travaillez vous ?

Une précision d'abord. Il m'est arrivé de refuser un manuscrit parce que je me sentais incapable de le traduire. Ça se passait à la Nouvelle-Orléans et je craignais vraiment de rater les dialogues, de ne pas trouver le bon ton, le bon vocabulaire, le bon niveau de langage. Il m'est également arrivé d'accepter un manuscrit qui ne m'emballait pas, faute de quoi je me retrouvais au chômage. De façon générale, je suis les auteurs que j'ai déjà traduits. J'en ai actuellement quatre. Et un cinquième en vue.

Autre précision. Je ne pense pas qu'il y ait UNE méthode de travail, la mienne a évolué au fil des ans, je sais que certains traducteurs se relisent directement sur écran, par exemple, ce que je ne fais quasiment jamais car j'ai besoin d'avoir une feuille de papier sous les yeux et un stylo pour me corriger.

Pour commencer, je lis très attentivement le manuscrit afin de repérer les problèmes éventuels (vocabulaire, spécificités culturelles, etc) et bien m'imprégner de l'atmosphère, me faire une idée assez précise des personnages, des relations qu'ils entretiennent, etc.

Ensuite je traduis chaque chapitre directement sur ordinateur, en piochant dans tous mes dictionnaires – en ligne, papier, cdrom. Bilingues, unilingues. Des synonymes, analogique, etc. Je suis entourée de dictionnaires et c'est ce qui me plaît aussi dans ce métier. Dès que je rencontre un problème qui me paraît insoluble, je le note en vue d'en parler à l'auteur. Arrivée à la fin du chapitre, j'imprime chaque feuillet, que je corrige avec la VO en regard, je l'imprime encore et encore jusqu'à ce que je sois à peu près satisfaite, puis je passe au feuillet suivant. Ensuite j'imprime le chapitre pour le lire d'une seule traite et apporter les corrections nécessaires. Enfin, j'envoie mes questions à l'auteur. J'intègre ensuite ses réponses et, une fois encore, je relis le tout, parfois avec la VO à côté pour être bien sûre de ne pas sauter un mot, une ligne… Je donne alors le chapitre à relire à un de mes proches. J'intègre ensuite ses corrections avant une dernière relecture. Et je passe au chapitre suivant. Une fois la traduction terminée, je l'envoie à l'éditeur qui, chez Albin Michel, relit intégralement toutes les traductions qu'il publie, ce qui est plutôt rare. Une fois que toutes les modifications sont intégrées, on me donne les "épreuves" à relire. Puis le manuscrit va chez l'imprimeur. Et se retrouve en librairie. C'est finalement assez laborieux.

AP : Effectivement c’est une activité qui paraît très laborieuse. Mais on ne se livre pas corps et âme à ce type d’activité par hasard, il y a évidemment une dimension de plaisir importante, du moins je l’imagine. Sachant que la reconnaissance symbolique du traducteur est quasi nulle, où trouve-t-il son plaisir ?

HF : Il y a quand même le plaisir de traduire un texte que l'on aime. De rencontrer un auteur aussi. Ensuite, il y a le plaisir des mots dont j'ai déjà parlé et puis, au fil des jours, celui de chercher la "voix" de chaque personnage. Pas uniquement à travers ce qu'il dit mais aussi à travers ce qu'il est. Parvenir à lui donner de la consistance, une réalité. J'avoue ressentir un grand soulagement quand j'y parviens. Réussir aussi à rendre une atmosphère, au-delà des mots. Quant à la reconnaissance, c'est vrai qu'elle est rarement au rendez-vous et qu'il m'arrive d'être découragée de batailler autant pour pas grand-chose. Mais si j'ai la certitude d'avoir tout donné pour ce texte, je ne regrette rien. Et quand il arrive – fait rarissime – qu'un article dans la presse mentionne mon travail, ça justifie toutes ces heures difficiles.

AP : Que vous souhaiteriez-vous en tant que traductrice dans les années à venir ?

J'aimerais être plus confiante et plus autonome vis-à-vis des auteurs. Et travailler sans cesse à améliorer la qualité de mon travail. Quant à cette profession, j'aimerais qu'elle soit davantage connue et peut-être un jour reconnue, qui sait ? Merci, donc, de m'avoir donné la parole. 

 

Les ouvrages traduits par Hélène FOURNIER 

 

Femme Sioux envers et contre tout

Mary BRAVE BIRD-CROW DOG

Albin Michel, 1995

 

Le Livre des Anciens

Sandy JOHNSON

Albin Michel, 1996 

 

Nous les Dull Knife

Joe STARITA

Albin Michel, 1997

  

Fils de la Nation Sioux

Leonard CROW DOG

Albin Michel, 1998

  

Au-dela des quatre coins du monde

Une famille navajo dans l'Amérique d'aujourd'hui

Emily BENEDEK

Albin Michel, 2001

 


FICTION

 

 

Malgré la douleur

Helen DUNMORE

Belfond, 2001

 

Jeune fille en bleu jacinthe

Susan VREELAND

Belfond, 2001

 

Parmi les disparus (nouvelles)

Dan CHAON

Albin Michel, 2002

 

Ultime rencontre

Anita SHREVE

Belfond, 2002

 

Fêlures

Anita BROOKNER

Belfond, 2003

 

Le Livre de Jonas

Dan CHAON

Albin Michel, 2006

 

Les Hommes Perdus

Brian LEUNG

Albin Michel, 2008

 

Loin du Monde

David BERGEN

Albin Michel, 2010

 

Une vraie lune de miel

Kevin CANTY

Albin Michel, 2010

 

Cette vie ou une autre

Dan ChAON

Albin Michel, 2011

 

Une Fille bien

Holly GODDARD JONES

Albin Michel, 2013

 

Seuls le ciel et la terre

Brian LEUNG

Albin Michel, 2013

La Mécanique du bonheur

David BERGEN

Albin Michel, 2013 

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