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CARNET 58 : CHANGER DE LIVRES POUR CHANGER DE SAISON ! :

 Le temps des vacances est d’habitude le temps de la grande oeuvre à lire : me plonger dans Proust, Chateaubriand, Woolf, Mann etc...Impossible cette année. J’aurai passé mes jours d’été à filer d’un livre à l’autre. Quelques pages d’Itinéraire de Paris à Jérusalem avec le choc d’appréhender la façon aventureuse de voyager de Chateaubriand puis Rosa Candida ou le road movie de trois rosiers vers un monastère improbable, à Interminablement la pluie de Kafu. Ce fut un été sans cohérence littéraire, avec passage brutal d’un univers à l’autre, sans immersion dans une oeuvre. Si je dois me trouver quelques excuses, je dois confesser que mon temps lui-même fut morcelé par différents travaux domestiques et le temps réel estival vers l’ailleurs écourté. Cette période de lecture fut néanmoins étrange, sensation d’être un papillon qui ne se pose jamais, goûtant à toutes les fleurs, frustré de ne pouvoir arrêter sa course. Cela ne veut pas dire que le nectar ne fut savoureux juste que la contemplation ne fut pas possible et que la quête de pages a suivi de tortueux chemins : aucun livre n’emportant la mise mais que chacun apportant sa note. Etre lecteur c’est savoir faire son miel de ces traversées-là, de ces télescopages entre un auteur classique français, un héros islandais de 22 ans qui n’aime que les jardins et l’écrivain japonais Kafu qui décrit la solitude d’un homme âgé qui voit disparaître avec les maisons de plaisirs, l’art de la musique, de la calligraphie, la civilisation Edo. Rien ne sert de chercher des points communs mais plutôt d’accepter d’avoir été le réceptacle d’univers que rien ne devait faire se rencontrer. Seul mon parcours de lectrice a établi des ponts géographiques et historiques entre France, Islande et Japon. Ce n’est pas la fabrique d’un voyage véritablement réalisé, néanmoins ces atmosphères ont coloré mon imagination, ajoutant aux paysages que je traversais vraiment une certaine distanciation : ainsi les cols montagnards et les villages du Tessin dans lesquels je me trouvais ont pris leur couleur par contraste. Finalement, j’avais sans doute eu raison de me transformer en lectrice papillon dans ce gîte montagnard isolé de Léontica. La prairie fleurie qui m’entourait était à l’image de mes lectures et mes randonnées se détachaient de mes heures avec les livres de façon plus brutale. Regarder, voir s’aiguise aussi dans l’art du contrepoint. Comme j’avais bien fait d’emporter comme seul guide « La Suisse » de 1947 par Tony Burnand, aux éditions Odé, avec ses gravures colorées et ses descriptions de paysages écrites comme pour un roman. Sans m’en apercevoir, j’ai construit un été de mises à distance qui rendait encore plus réel l’instant du présent. Etrange condition du lecteur qui vit son réel intensifié, augmenté non par le commentaire qui redit sa vie mais parfois par l’oeuvre qui l’aide à se détacher, décoller de son immédiateté et s’ouvrir à l’imprévu, au différent. Cela rejoint ce que dit Proust sur les pouvoirs de la lecture quand il affirme se souvenir plus des endroits où il a lu les livres que des livres eux-mêmes. Le propos proustien n’est pas aussi caricatural que mon résumé à l’emporte-pièce. Toutefois, je crois avoir expérimenté cette force-là pendant cet été. J’espère toutefois ne pas oublier les pages lues même si elles m’auront rendue la Suisse italienne plus prégnante. Même les accents locaux résonnaient en opposition avec le style de l’auteur islandaise plus froid, plus objectif, plus lent, comme le vert éclatant de la vallée contrastait avec la nuit japonaise de Kafu, ses sombres lueurs artificielles, ses replis. Rien n’était en lien : mes visions du Lac de Locarno, du village de Ronco, tout en luxueuses harmonies, de bleu et de vert, d’un certain silence chaud, apaisé ne se traduira ni dans le roman islandais, ni dans la décadence japonaise dénoncée par Kafu...Quoique, qui sait si le jardinier islandais n’aurait pas aimé déposer ses pousses dans les jardins suspendus au-dessus du lac et Kafu aurait sans doute vu dans les cours des hôtels luxueux, les emplacements dessinées pour les belles automobiles, un signe que je ne parvenais pas encore à interpréter tant je sentais que les contrastes avaient d’abord besoin de se déposer en moi sans jugement ? Et si j’avais emporté uniquement des auteurs suisses italiens, aurais-je vu le Tessin d’une autre façon ? Et bien voilà une excellente raison d’y retourner l’an prochain avec d’autres pages dans mes valises !

Rosa candida Audur Ava Ólafsdóttir - Zulma

Itinéraire de Paris à Jérusalem - Chateaubriand - Garnier Flammarion

Interminablement la pluie - Kafu - Picquier

 

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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