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CONTRE LE COLONIALISME NUMERIQUE de Roberto CASATI :

Au terme de cet essai de 200 pages intitulé “Contre le colonialisme numérique” Roberto Casati nous aura sans doute entretenus  d’un des pires  défauts de l’humanité,  celui qui nous pousse à aller toujours plus vite, à ne plus approfondir et à remplacer la concentration par la dispersion ; il s’agit évidemment de l’impatience qui met désormais la lecture dans une situation, disons, incertaine.

Le livre papier vit-il ses dernières années ? C’est une question que se posent les bibliothécaires, les libraires et tous les lecteurs qui peuplent la planète. Le livre papier est-il sur le point d’être remplacé par la liseuse où la tablette ?  Le paradigme culturel initié par Gutemberg est-il en train d’exploser sous les coups de boutoir de la technologie ?  C’est à toutes ces problématiques que le livre de Roberto Casati s’attaque non pas sous une forme polémique, l’auteur étant lui même un adepte des technologies, mais plutôt sur un mode critique et constructif.

L’auteur italien pose une thèse qui vaut la peine d’être examinée : si le livre papier risque d’être dépassé commercialement, rien ne dit qu’il le soit cognitivement.  Casati va avancer pas à pas dans une réflexion exigeante qui évalue la situation du livre dans les premières années d’un nouveau millénaire.

Certains  médias nous martèlent que les «natifs numériques» seraient dotés d’un «cerveau différent» Mais cette hypothèse, si elle paraît séduisante, est simplement la résultante d’une conviction nourrie aux amphétamines de l’enthousiasme.  Casati explique que  ces différences sont liées aux différences d’usage généralement assez trivial. Le joueur d’échecs possède certes un cerveau différent de celui du violoniste, mais ce ne sont pas des différences très importantes. Contrairement à ce que pensent  certains  d’une nouvelle forme d’intelligence, ou d’une nouvelle espèce. La seule vérité tient au fait que les gens nés après 1995 ont vécu dans des environnements peuplés d’écrans.

Ces « natifs » ont été obligés  d’interagir essentiellement avec des écrans mais reste que  les capacités nécessaires pour interagir avec des écrans sont relativement simples et non complexes. On est très loin d’un nouveau type d’intelligence. Ce sont en fait des capacités très anciennes qui sont  subtilement exploitées par les designers des nouveaux appareils. Selon Casati il n’y a aucune véritable nouveauté  là-dedans.

On pourrait évidemment imaginer un scénario où les tablettes seraient utilisées pour des ouvrages qui ne demandent pas forcément beaucoup de concentration, et  réserver la lecture sur papier aux œuvres plus compliquées, qui demandent plus d’attention. Cependant l’auteur italien souhaiterait  que les représentants de l’école  d’aujourd’hui comprennent l’importance de la lecture approfondie, et réfléchissent aux supports les plus adaptés. Mais on assiste à la convergence technologique des supports qui fait en sorte que la liseuse est de plus en plus intégrée par les tablettes multifonctions.

Plutôt que  d’adapter les supports au contenu il faudrait plutôt conserver  des espaces protégés de par leur format comme les livres papier,  les écoles, les bibliothèques, il faut veiller à ce qu’ils gardent cet avantage par rapport aux espaces de dispersion. Le terme « dispersion » est au cœur  de l’analyse casatienne. En effet si lire signifie s’isoler pour approfondir, il est évident que les nouveaux  appareils électroniques ne nous aident guère, surchargés qu’ils sont d’applications terriblement distrayantes. Si lire consiste à « sauter d’un texte à l’autre ou préparer un copier-coller en vue d’une compilation, alors le livre papier n’a aucune chance. »

Pour l’auteur numérique et lecture ne sont pas incompatibles, la lecture sur liseuse se rapproche beaucoup de la lecture sur papier. La distinction pertinente est celle entre des environnements de lecture stables et des environnements potentiellement distrayants. Casati explique que la lecture approfondie exige un vaste investissement personnel et doit être l’objet d’un véritable apprentissage. A ce titre dans la mesure où il répond parfaitement aux exigences de la lecture approfondie, le livre papier est irremplaçable, il ne sera pas remplacé. Il sera juste accompagné par des outils complémentaires ou des outils nouveaux.  

 En vérité Roberto Casati ne m’oppose pas au numérique, ce qui n’a pas de sens, mais au colonialisme qui est une idéologie qui se résume par la thèse suivante : «dès que l’on peut numériser, on doit numériser». C’est une thèse simple qui a beaucoup d’attrait du fait de sa simplicité et certainement on peut faire une longue liste de migrations vers le numérique qui ont eu beaucoup de succès, mais il y a aussi des cas flagrants (le vote en ligne aux élections administratives, par exemple) montrant des limites de la colonisation.  L’une de ces limites serait de penser que le numérique permet d’accéder à la connaissance alors qu’il permet juste d’accéder à l’information et accéder à l’information ce n’est pas lire ; lire ce n’est pas déjà comprendre ; et comprendre ce n’est pas encore apprendre.

Oui peut-être qu’au fond  « Contre le colonialisme numérique »  est un livre qui traite d’un des plus vieux défauts de l’humanité : l’impatience.  

 

 ARCHIBALD PLOOM (2013)

© Les liens Culture-Chronique -                                                                                   

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