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CARNET 60 : LE PLONGEON OU LA LECTURE VERSUS QUIGNARD :

Décidément rien ne va de soi. Rien ne s’enclenche. Je passe d’un livre à l’autre et l’écriture d’une chronique ne s’amorce pas. Les lectures défilent sans laisser de traces. Le plaisir de lire sans écrire, l’emporte. Aucune petite phrase ne sonne l’attaque d’un nouveau carnet. Il devient pourtant urgent de faire le point. La pile à côté du lit s’accroît, les ouvrages s’entassent et bientôt je vais perdre la faculté de faire retour. Je vais me noyer dans cette lecture compulsive. Salutairement, il faut me contraindre, faire appel à la vieille recette littéraire oulipienne du « je me souviens » pour ne pas sombrer corps et âme sous les pages lues et désormais indistinctes. Je regarde la pile et je me demande de quelle impression de lecture, « je me souviens » ?

« Je me souviens » avoir plongé dans Les Solidarités mystérieuses, le dernier livre de Pascal Quignard. Plonger est le terme approprié. Embarquée vers la Bretagne avec l’héroïne, puis aspirée par son histoire d’amour clandestine, qui requiert silence, nuit, grotte et mer, j’ai été prise par le courant du récit. Pourtant, la phrase n’a rien des remous écumeux des vagues bretonnes, elle tend vers l’épure, sans cesse tirée du côté du moins dit au profit de l’image, de ce qui fait image. Spectatrice de ce film, j’en accélère le déroulement, non pour connaître avidement la fin, sachant prosaïquement que « les histoires d’amour finissent mal en général », mais absorbée par la quête d’amour originel. La maison du bout du monde, la passion, l’amour fraternel, la nature, aimantent comme autant d’instants muets, de fondements, de solidarités mystérieuses. Ce récit appelle l’archaïque en nous. On y fait retour et c’est tout à la fois jubilatoire et effrayant. L’interdit est maintes fois approché : par la passion qui ignore les liens du mariage, par l’acceptation d’une filiation à la place d’une autre qui se moque des lois du sang, par l’amour d’un frère pour une soeur qui dépasse l’inceste, par l’homosexualité d’un prêtre qui transcende l’ordre sacré...Pourtant, rien n’est transgressé, rien n’éclate. La provocation est ailleurs, du côté du retrait, de celui qui voit mais n’atteint pas. L’héroïne, appelée Anne, de nouveau me revient prosaïquement en mémoire « Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? » est sidérée, clouée sur la berge devant son amant. Aucune révélation ne surgit pour elle car cette passion ne se transforme pas en amour. L’origine ne se dévoile pas. Elle est au mieux, plus tard, transfigurée par l’histoire mais là, elle laisse chacun fasciné et sans voix dans la nuit.

Après cette plongée, j’ai quitté avec frustration l’immersion provoquée par ce roman. C’était passé trop vite. J’étais remontée à la surface et devenue ce voyeur insatiable qui quémande des mots, pour dire et tenter d’approcher le mystère. Je savais pour avoir déjà fréquenté l’oeuvre de Quignard qu’il écrit à la fois des récits « simples » et d’autres essais qui s’affichent comme « savants ». Les solidarités mystérieuses que je nomme souvent par erreur, quoique, « solidarités silencieuses » font partie des récits simples. Elles rejoignent Tous les matins du monde, Terrasse à Rome, Villa Amalia, ces livres qui donnent naissance à des suites d’images, à des films. La frustration m’a poussée à ne pas en rester là. Le désir a fait son office et j’ai rouvert Vie Secrète. Mon intuition avait été aiguisée par le propos d’une amie, déçue par la lecture de Villa Amalia, tant elle avait été bouleversée par celle de Vie Secrète. Quelque chose me disait que l’une n’allait pas sans l’autre, des solidarités mystérieuses devaient se tisser aussi entre les livres. J’ai donc relu Vie secrète crayon en main, comme s’il était le texte protéiforme des Solidarités mystérieuses, sa para-littérature, son exégèse. Tout ce que dévoilait Vie Secrète sur l’amour, la fascination, toutes les références qui abondaient pour démontrer, expliciter, pour dire et contredire, tout cet amoncellement dans Vie Secrète se transformait en images dans Les Solidarités mystérieuses. La cristallisation avait eu lieu, le savoir s’était décanté pour donner naissance à la fiction, au reflet, à l’image, qui dit peut-être plus en disant moins. Le silence avait creusé un roman. Vie secrète et Solidarités mystérieuses remontent chacune à leur façon vers la source, à la manière des saumons. La simplicité d’un récit ou sa complexité ne sont chez Quignard que les deux faces d’une même pièce, d’une même quête. Il offre ainsi à différentes sociétés de lecteurs la possibilité d’un plongeon en lecture et en amour, vers cette fièvre du passé, cette poursuite « de la scène inatteignable dont nous sommes le produit. 

Pascal Quignard/ Les Solidarités mystérieuses/ Gallimard

Pascal Quignard/ Vie Secrète/ Gallimard

MARCELLINE ROUX(2013) marcelline2.roux@laposte.net

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