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CARNET 69 : FLAUBERT, ALICE MUNRO, VIRGINIA WOOLF DANS UN MÊME BATEAU :

C’était décidé, j’écrirai une chronique sur ma relecture de L’Education sentimentale.  J’avais retrouvé le vieux Pléiade de cuir vert, ni trop gros ni trop mince, que l’on tient bien en main. Je me disais que décidément cette oeuvre demande d’être un peu vieux pour entrer en elle. L’Education sentimentale ne se livre pas tout de go, même si elle parle de la jeunesse. L’histoire, les personnages secondaires, la passion se tissent, s’entremêlent, à l’image de la complexité de la réalité, de son épaisseur et ses retournements. L’amour lui-même ne se dénoue qu’une fois qu’il n’a plus lieu d’exister. Les années du jeune Frédéric Moreau, petit rentier, qui cherche à devenir quelqu’un, sont traversées d’incohérences. La république est une révolution à mener comme la passion pourtant l’une comme l’autre reste nouée, insensée. Chacun est ballotté dans une vie jamais éclaircie. J’étais décidée à écrire une chronique sous cette sombre lumière flaubertienne, j’avais relu en bonne élève l’introduction intéressante du fameux pléiade, mais voilà que j’ai été bousculée dans mes lectures comme Frédéric dans sa vie. Rien ne se passa comme prévu. De toute façon, j’ai commencé ces carnets non en critique littéraire, je n’en ai guère les capacités, mais pour garder trace d’une vie de lectrice, des parcours, des itinéraires à travers les textes, du passage d’un livre à l’autre. Je ne devais donc pas dévier. Il me fallait accepter que cette chronique flaubertienne n’eût pas sa raison d’être. L’immersion totale dans une oeuvre est rare.  Il est quelques auteurs qui me happent totalement et ceux-là sont mes inconditionnels, leurs phrases ne me quittent pas et je peux en devenir insomniaque. Le plus souvent toutefois, je jubile à me laisser attirer de-ci de-là. C’est exactement ce qui s’est produit ces derniers jours. Tout d’abord, le prix Nobel fut attribué à une vieille dame et j’ai un faible certain pour les vieilles dames, surtout quand elles laissent entrevoir un soupçon d’indignité. Je ne connaissais pas Alice Munro qui à 82 ans avait décidé d’arrêter d’écrire pour se mettre enfin à rencontrer les gens, programme qui ne manque pas d’humour ! De plus, lors d’une soirée oulipienne, le grand Jacques Roubaud m’avoua qu’il aimait cet auteur et que cela lui plaisait qu’elle ait le Nobel. Il ne m’en fallut pas plus pour courir chez mon libraire acheter Fugitives. D’habitude, je ne suis pas adepte des Prix. J’éprouve même une certaine incapacité à lire un livre dont tout le monde parle. C’est mon côté lectrice rebelle. Je fis donc entorse à ma nature. A la lecture de la première nouvelle, je suis restée sur ma faim. Je devais trop en attendre et voilà, que je trouvai une histoire bien ficelée mais point renversante : l’impression de regarder une bonne série TV. Je me trompais. Dès la seconde nouvelle du livre, j’ai perçu la façon subtile de creuser la problématique de la fuite pour aller vers soi, vaste projet porté chaque fois par des femmes. Munro pose son univers : la neige, les lacs, Vancouver, qui n’est pas décor en soi mais atmosphère dans laquelle les femmes se meuvent comme en réponse à ce quelque chose qui leur échappe. Chez Munro, les gens sont des gens ordinaires mais les sentiments ne le sont jamais. Elle ne cherche pas à donner des réponses aux parcours de ses personnages, mais entraîne à parcourir avec eux le chemin qui ouvre sur les vraies questions : profondeur de l’humain dans un style limpide comme l’eau ou l’air frais de ces contrées. C’est cette langue qui trompe de prime abord, laisse croire que nous lisons de petites histoires sans conséquences. Si la façon de raconter est efficace et claire, Munro ajoute l’air de rien des ingrédients troublants : des objets bien à elle, des références à des mythes, à des grands auteurs anglophones. Elle brouille les pistes ordinaires, les frotte à la culture savante dans un mélange qui aiguise les sens. Si j’osai, je dirai que Flaubert n’est pas loin, lui qui montre que les grandes idées de révolution, de la passion sont mues par de vulgaires sentiments. Alice Munro fait peut-être le chemin inverse, elle ouvre le mystère sous l’ordinaire. J’en étais là de ma lecture de Munro quand me voilà invitée par un chorégraphe à une répétition d’un travail sur Les Vagues de Virginia Woolf, une de mes inconditionnelles. Je ne pouvais refuser. Je quittai donc Alice pour les ondes woolfiennes. J’étais heureuse de voir des danseurs mettre en gestes ce que je sentais en lecture. Virginia Woolf n’est pas cette intellectuelle éthérée. C’est avant tout l’écrivain des sensations, du corps, de l’indicible qui nous saisit à l’approche d’un autre corps, d’une impression, d’un paysage. Ces romans sont presque des traductions de ce que les corps traversent et Les Vagues plus encore par la construction mélangée des voix des personnages. J’étais heureuse de voir grâce aux danseurs le mouvement des phrases : joli cadeau que j’ai prolongé en ressortant mon catalogue sur le groupe Bloomsbury. Ce groupe vivait par le corps : ils créaient leurs vêtements, leurs meubles, peignaient leur intérieur et leur vaisselle. Ils incarnaient une audace de penser. Dans une époque victorienne, ils déjouaient les attentes de la société pour protéger leurs aspirations artistiques. Ils faisaient corps entre eux. Virginia comme sa soeur Vanessa se lièrent et même se marièrent avec tel ou tel pour assurer au groupe sa cohérence et sa survie. Ils habitaient les uns près des autres du côté de Tavistock ou Gordon Square et dans le Sussex du côté de Rodmell ou de Charleston. IIs portaient les écrits des uns et des autres en se les lisant à voix haute lors des fameuses soirées du jeudi. Bref, ce groupe dont Virginia Woolf fut un des piliers avec Léonard en publiant des textes d’avant-garde sur la Hogarth Press, mettait la main à la pâte. Virginia Woolf a transposé à sa façon ce bouillonnement dans ses textes. Il n’est vraiment pas incongru de faire danser les mots de Virginia, ils ont une chair en plus d’un rythme. Après cette répétition, j’ai hâte de voir le spectacle final de Sylvain Prunenec. Et voilà, Marcelline a perdu le fil de son carnet dans ce bric à brac de lectures. Sa vie de lectrice n’est décidément pas un long fleuve tranquille ! Elle ne sait plus où elle en est dans la traversée des pages, c’est le risque d’avoir jeté dans un même bateau trois auteurs. L’embarcation familière est secouée mais c’est aussi cela lire : perdre le contrôle, ne plus trop savoir où nous sommes menés, accepter, laisser flotter. On accoste toujours quelque part.  

 

Gustave Flaubert L’Education sentimentale Gallimard 

Alice Munro, Fugitives, Editions de L’Olivier

Le groupe Bloomsbury, Gallimard

 

MARCELLINE ROUX (2014)

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