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CARNET 71 : TRANSFORMER LA QUALITÉ DE LA JOURNÉE :

 « Transformer la qualité de la journée est l’art suprême ».  J’avais inscrit cette réflexion de David Henri Thoreau à la page du 6 décembre.  J’aime recopier au fil des lectures les phrases qui retiennent mon attention et les disperser au hasard des dates dans mon agenda. Si je l’avais retrouvée à temps, je me serais enfermée dans ma cabane à relire Walden ce 6 décembre : j’allais en effet devoir sérieusement me relever les manches pour être à la hauteur de cette injonction.

Tout avait mal commencé : un homme avait voulu se donner de l’importance à bon compte sur mon compte lors d’une réunion de début d’après-midi. J’avais accusé le coup, réussi in extremis à  plaider ma cause mais j’étais ressortie épuisée du combat larvé. Comme un désagrément n’arrive jamais seul, j’ai foncé récupérer ma voiture pour tenter d’atteindre un autre rendez-vous. Je déteste être en retard car j’adore être en avance : savourer le temps suspendu de l’attente, être là juste avant l’autre, l’esprit vagabond, imaginer son arrivée, son retard, son absence. Dès que votre rendez-vous surgit au coin de la rue, une autre histoire commence et j’aime y entrer par ce suspens silencieux et tout blanc. Ce 6 décembre, j étais incapable  me livrer à mes délicieux délires méditatifs, car je me suis précipitée, à ma grande honte, dans un piège : un embouteillage monstrueux. L’adjectif n’est pas exagéré. J’ai entrevu la folie apocalyptique engendrée par notre XXIè siècle : des rues obstruées par des bêtes à quatre roues, immobiles, éructant leur souffle diésélisé dans les gorges et poumons. Incapable de s’extraire de ce magma, chacun restait, bêtement ou stoïquement, accroché à son volant, tentant de s’engouffrer plus avant dans le goulot autoroutier.  Me revenait l’image d’une de mes amies qui, au même moment, était sur un lit d’hôpital et luttait pour quelques minutes supplémentaires de conscience. Que faisions-nous tous à cet instant de cette conscience que nous avions sans aucun mal ? Nous étions les prisonniers tout à la fois coupables et innocents d’une marche en avant interrompue, inaptes à analyser l’enfer que nous avions créé.  Je n’ai trouvé qu’une lâche issue : extirper mon engin tant bien que mal, m’arrêter, attendre que les entrailles urbaines digèrent ce conglomérat. J’ai pris une tangente au hasard et j’ai rangé au bord d’un trottoir l’objet du crime organisé.

J’ai marché seule dans la nuit tombante avec l’énergie du désespoir, essayant toujours coûte que coûte de transformer cette journée. J’ai accéléré le pas pour expulser le négatif accumulé en moi. J’avais l’âme à l’image de nos poumons noircis. A cet instant, j’aurai juré ne rien pouvoir sauver. Et pourtant, j’ai été sauvée. Je n’ai assurément pas mérité cette grâce. Il est vrai que la grâce ne se mérite pas : elle vous tombe dessus, il faut juste se donner la peine de l’accepter, ce que je me suis empressée de faire. Je ne n’allais pas me mortifier plus qu’il ne faut. Mes complices-livres n’avaient pas dit leur dernier mot : devant moi, dans la nuit et le froid une bibliothèque m’ouvrait les bras. Je rentrai dans ce lieu comme dans un refuge au milieu d’une tempête. Les lumières étaient pourtant blafardes, les gens figés face à des machines, écouteurs sur les oreilles. Les livres sur les rayons autour d’eux semblaient servir de décor. Je n’ai pas eu envie de m’asseoir dans cet espace d’ordinateurs pour consulter je ne sais quelle page virtuelle.  J’ai repéré un visage de vieille dame projeté sur une tenture. Je ne me refais pas, même au coeur des ténèbres, j’aime les visages vieillis. Je me suis assise face à cette femme qui s’avéra être Réa Simon, la seconde épouse de Claude Simon. Je l’ai simplement écoutée. Je me suis littéralement déposée à ses pieds et j’ai enfin senti renaître en moi un soupçon de dignité humaine. Avec une douceur déterminée, Réa Simon racontait sa vie quotidienne. Elle décrivait sa rencontre avec Claude Simon lors d’un dîner chez les Lindon. Ils étaient venus avec leurs époux respectifs, avaient parlé livres, évidemment, mais surtout d’un livre que Réa ne connaissait pas et que Claude s’engageât à lui prêter. Par un hasard, que seuls les dieux savent créer, il se trouvât que les époux respectifs s’absentaient chacun pour des raisons différentes mais tous deux pendant une dizaine de jours. Claude Simon, qui avait alors 49 ans, fidèle à sa promesse, allât porter le livre à Réa dès le lendemain du dîner. L’histoire veut qu’à partir de ce jour, ils ne se soient plus jamais quittés. Abandonnant tout, ils sont repartis de zéro. Réa deviendra désormais la seconde épouse et la première lectrice des feuillets de Claude Simon. Voilà comment Réa Simon venait de transformer la qualité de ma journée. J’ai retrouvé dans la nuit mon véhicule échoué. Les routes avaient retrouvé leur fluidité, je savais en secret que c’était uniquement car j’avais osé céder à l’appel de la Loreleï des bouchons parisiens. J’en ai eu la preuve dès le lendemain en parcourrant les rayons de ma propre bibliothèque : se trouvaient rangés, l’air de rien, Le Jardin des plantes, La Route des Flandres et même un volume des Oeuvres à la Pléiade de Claude Simon. Je ne me souvenais absolument pas les avoir achetés, c’était assurément un coup de la sirène entendue dans la nuit. David Henri Thoreau avait raison : transformer la qualité d’une journée est un art suprême, sans doute même magique. J’ai de surcroît une bonne excuse pour ne pas reprendre la route : les pages de Claude Simon à lire.

La Route des Flandres / Claude Simon / Editions Minuit

Le jardin des plantes / Claude Simon / Editions Minuit

Oeuvres / Claude Simon/ Gallimard Pléaide

Exposition Claude Simon à la BPI.

MARCELLINE ROUX (2014)

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