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ORCHIDEE DE SANG de Charles BOWDEN :

    En acceptant de traduire “Orchidée de sang”, le premier volet de la trilogie de Charles Bowden, Bernard Cohen relevait un sacré défi. En effet il ne s’agit pas ici d’un récit classique mais d’une oeuvre multiforme où les vagues de la poésie viennent se fracasser contre les récifs acérés  d’une histoire gorgée de violence et de sidération. Bowden – qui fut l’une des références du journalisme gonzo - puise son inspiration dans une Amérique sans pitié avec elle-même.  En cheminant à travers ce récit tourbillonnant le lecteur voit surgir les nombreuses thématiques désespérantes qui hantent les Etats-Unis : la violence évidemment mais aussi les pillages des ressources naturelles, la surconsommation, les atteintes inconsidérées à l’environnement, et le matérialisme à tout crin qui font des USA l’un des meilleurs laboratoires de l’égoïsme au monde. 

   Bowden est un amoureux de la vie, des femmes – Miller n’est pas loin - et de la nature. Les dérives de l’Amérique le plongent dans une profonde mélancolie dont il tire une encre de sang et de bile qui décrit sans complaisance l’histoire de son pays.  Ecriture titanesque au ton souvent prophétique, la geste de Bowden nous laisse au terme de notre lecture totalement hallucinés comme après le passage d’un cyclone : “ Ce matin, la radio annonçait que les condors sont en train de revenir dans les montagnes, des oiseaux concoctés dans quelques laboratoires et expulsés dans le ciel sans même le souvenir d’une mère. Ils trouveront les dépouilles de nos chasses. Mais le loup est devenu presque inexistant, à part dans les zoos, ce qui importe peu à la plupart d’entre nous. Aussi l’air est chargé de gaz dangereux. C’est vrai ici comme partout maintenant. Et le soleil brille trop fort, à cause de nouveaux trous apparus dans les cieux. Nombre d’entre nous mourront de cancers provoqués par ce soleil-là.  On n’arrête pas de faire des sondages pour s’apercevoir que plus personne n’a confiance en l’avenir. Sauf moi.” Ecriture au couteau tendu sur le fil du rasoir d’une chronologie qui part de la découverte de l’Amérique jusqu’à nos jours et qui reprend méthodiquement tous les méfaits d’un pays que les succès ont fini par plonger dans une désespérante assurance tissée dans l’étoffe de la prétention et du mensonge et qui se termina par la catastrophique épopée de Bush fils et de la clique de brigands qui l’entouraient. Les lignes sur les sections spéciales préposées aux interrogatoires: “ Nous sommes déjà dans le sous-sol et les autres n’en savent rien. Nous ne les laissons jamais nous voir, nous ne montrons jamais le visage d’où sort notre voix, nous ne donnons jamais le moindre indice quand à notre emplacement, ou à la date, ou si le soleil est levé ou couché. Nous les privons des phases de la lune. Nous avons prêté serment de ne jamais dire ou écrire en quoi consiste notre travail. Nous n’en parlons jamais à nos femmes et nous ne répondons que très vaguement aux questions de nos enfants. Les voisins pensent que nous travaillons pour le gouvernement, analyste ou autres. Nous préférons les femmes, surtout au début quand elles viennent d’arriver. Elles craquent dès que nous les dépouillons de leurs vêtements, presque toujours, et c’est quelque chose de voir comme elles se tiennent, les yeux bandés, à couvrir leurs seins et leurs pubis de leurs mains délicates. C’est touchant, sérieux. Nous leur disons de nous sucer.  Personne ne refuse. On voit bien qu’elles pensent que ça leur rapportera quelque chose. Ensuite les bidasses les tronchent par terre, les uns après les autres. Elles finissent par ne plus réagir, les gars disent que c’est comme baiser un cadavre. On les jette dans une pièce au sol couvert d’eau et elles restent là mouillées à claquer des dents et on les entend pleurer tout bas. Ensuite, on les tatane, on casse quelques côtes, on écrase les tétons. A chaque fois, il y a un gars qui les tringle dans le cul, toujours. Là, elles sont prêtes pour les cables. Nous avons des questions et elles donnent des réponses. Jamais les bonnes évidemment. C’est impossible, on le sait. Ce n’est pas une mise à l’épreuve, c’est un message indispensable. Après on les laisse mourir. Le seul problème, c’est les corps. Bizarrement les femmes durent plus longtemps que les hommes, presque toujours. Elles sont résistantes c’est tout. Les enfants, eux, ils sont bousillés après la première heure.” On a envie de dire “Hey les gars, vous êtes des Américains et les Américains ne font pas ça. Vous êtes les chics types du débarquement de Normandie. Les pourfendeurs du nazisme….” On a envie de dire ça mais on sait que c’est complètement foutu. Le rêve américain ressemble à une bombe à fragmentation qui vient déchiqueter nos dernière illusions. C’est dommage mais c’est salvateur et cette exploration bowdenienne sans concession de la psyché américaine n’y est pas pour rien.  Bernard Cohen s’est attaqué à la traduction d’une grande oeuvre naturaliste. Reconnaissons que son travail nous ouvre les portes d’une Amérique brutale et décevante traitée dans une langue flamboyante et poétique qui trouve de la beauté au plus profond du plus noir désespoir. 

ARCHIBALD PLOOM  (2013)

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