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CARNET 72 : CONTE-OIGNON OU SAUVONS LES DATES FATIDIQUES DU CALENDRIER ! :

Il est des jours redoutés : anniversaire, noël, jour de l’an, toussaint que sais-je encore. Il est des jours lors desquels quoi que l’on fasse, on se sent à côté, mis de côté, le vilain petit canard qui ne sait que faire de ses ailes. Les souvenirs, les sempiternelles conventions, les injonctions au bonheur vous terrassent. En général, deux solutions s’offrent : s’extraire du jeu muni de mouchoirs, ou accepter une invitation au risque de se sentir mal dès le seuil franchi. Si on est lecteur, une troisième voie est joyeusement exigée. La lecture ne servirait donc ni à briller en société, ni à devenir intelligent ou épanoui mais à traverser les jours fatidiques du calendrier, lesquels, si on laissait faire la société marchande, ne se seraient plus que des temps d’affolement collectif ou chacun  cherche vainement à assouvir ses envies consommatrices, quitte à ce que cette compulsion ne le désespère encore plus. Je connais un maître en dignité, qui, lors du passage au nouveau millénaire, a fait provision de pâtes, de sauces à la tomate et autres basiques nourritures terrestres pour tenir quinze jours d’exil à lire à demeure. Volets fermés, il a secrètement déposé une pierre symbolique pour l’an 2000. Pour inscrire comme lui des respirations poétiques dans le calendrier, il faut se préparer. Rendre visite à son libraire est un bon début : retrouver des contemporains dans les rayons évite les accès de misanthropie ou de paranoïa. La haine de l’autre ou la morosité gluante sont autant à fuir que nos instincts de consommateurs grégaires handicapés du symbolique. Un ou deux livres amis servent à s’arrimer le jour « j » et chassent  à l’occasion les vieux démons. Sans le sou, condition assez fréquente du lecteur, époussetez votre bibliothèque ! En plus d’effectuer une bonne action de ménage, vous tomberez nécessairement sur le livre jamais lu ou à relire. Pour ce 25 décembre, je me suis concocté une recette spéciale : au menu du réveillon, pique-nique improvisé dans les coulisses d’un Monoprix. C’est incroyablement vivant et décalé. Les retardataires s’affolent avec un sapin décoré sous le bras, enfournent bouteilles et mets dans un sac, suffoquent à l’annonce de la somme affichée sur le ticket de caisse et déjà épuisés, courent vers la fête tout en se prenant le nez avec leurs proches, les accusant d’imprévoyance. Face à toute cette agitation, un pique-nique semble un luxe inouï. Ensuite, j’ai filé au théâtre, nouvelle communion bienfaitrice avec des humains spectateurs et rien de tel qu’un Feydau, mis en scène version Marx Brothers, pour un sacré coup de fouet aux réflexes bourgeois. A la sortie, la ville silencieuse et illuminée, attendait. J’ai donc roulé à travers rues, pour lui faire honneur, les yeux écarquillés, genre Alice, glissant incognito, au Pays des merveilles. Le 25, j’ai sauvegardé, comme il se doit, cet esprit d’enfance en lisant un conte : la Princesse Hoppy. Hoppy, côté hope, espoir, c’était à faire naître en ce jour, et Hoppy, c’était aussi rendre hommage aux rituels des indiens hoppis. Quand les rituels occidentaux battent de l’aile, on peut tenter de leur insuffler un nouvel envol avec de vieilles recettes. J’ai fait du feu dans la cheminée et plongé dans le monde fabuleusement compté de la Princesse dont les quatre oncles de rois ne cessent de comploter, de réclamer un Poutou du soir, de se réjouir de leur invention de locomotion, subtil canot tiré par quatre canards à vapeur, d’envoyer la princesse jouer à la balle avec le chien qui parle deux langues et craint par dessus tout l’ Apocalypse, l’Eboulement, le Brouillard à couper au couteau ou l’Invasion des hannetons. A première lecture, tout est incongru. Ce texte écrit sous une contrainte chère à Raymond Queneau est en vérité un oignon à éplucher, mais celui-là ne fait pas pleurer. Jacques Roubaud (j’ai lu l’analyse pour lecteurs pas intelligents à la toute fin de mon exemplaire) dissimule dans ce conte des événements de sa vie, des éléments de l’histoire des mathématiques, des épisodes de la quête du Graal par Perceval. Bref, ce conte-oignon peut être épluché lors de nombreux noëls successifs avant d’en atteindre la substantifique moelle. En lectrice candide, c’était tout de même Noël, j’ai navigué et joué à la balle avec la princesse, cueilli quelques myrtilles, fait des devoirs, suivi la vie amoureuse d’un astronome mais n’ai trouvé ni l’âge du capitaine, ni contre qui complotaient les rois.  J’ai tout de même repéré quelques noms de scientifiques notoires. Jacques Roubaud sait faire des cadeaux aux impatients, qui savourent son récit tout cru et aux curieux patients qui crayon à la main se délectent des sens mitonnés par les contraintes oulipiennes. Il ne peut m’en vouloir qu’en ce 25 décembre, je me sois simplement livrée aux situations, aux mots, aux accumulations, aux bifurcations  à tout ce qui réjouit l’esprit d’une lectrice embarquée dans une aventure qui la dépasse. Comme Jacques Roubaud fait un bizarre usage mathématique des dates du calendrier, lui dérober sa princesse un 25 décembre relève d’un calcul prometteur ! Reste à élaborer un calendrier de lectures pour tenter de sauver d’autres dates du calendrier.

 

La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador / Jacques Roubaud/ Absalon 

MARCELLINE ROUX (2014)

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