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CARNET 73 : REWIND :

 Ces carnets n’abritent que des engouements. Je maintiens le cap mais il me faudra user de beaucoup d’astuces pour évoquer mon dernier dimanche. Je pourrai m’en sortir en affirmant que parler théâtre ce n’est pas vraiment parler lecture. Pourtant ce dimanche, il s’agissait d’une mise en espace du texte de David Henry Thoreau : La Vie dans les bois, le fameux auteur qui considère que l’art consiste à transformer la qualité d’une journée. Tout enjouée à l’idée de m’enfermer deux heures dans la cabane théâtre, j’étais prête à transformer la qualité pluvieuse du jour en lumière vive. J’avais échappé à quelques aquaplanings avant d’atteindre le fameux étang de Walden, jouxtant la hutte, représentée symboliquement par un rectangle blanc sur le plateau du théâtre de La Colline, nom de surcroît en harmonie avec la programmation. Bref, tout semblait prêt pour honorer ce texte. Le spectacle passé à Avignon et autres endroits prestigieux n’avait reçu que des éloges. Aucune inquiétude à avoir : ce dimanche allait être sublimé et la pluie battante aurait beau jeu de persister, bientôt je n’y penserai plus. Prête à plonger les yeux fermés, j’aurai dû me méfier du « Re » glissé en amont de Walden sur le programme. J’ai cru en française basique que ce « re » signifiait retour, répétition, re lecture. Quelle naïve suis-je donc ! Ce « Re » pouvait tout aussi bien annoncer ré écriture, renoncement plutôt que retour. J’étais loin du compte. Je ne comprendrai que trop tard que ce « Re » devant Walden flirtait avec l’anglais Rewind, et trahirait de très mauvais rembobinages, de ceux qu’ont connu les plus vieux d’entre nous : les « Rewind » des cassettes VHS ou cassettes audio qui à force de fonctionner altèrent cruellement l’enregistrement. J’aurai dû faire mon propre Rewind et retourner simplement au texte en lecture solitaire et silencieuse, paresseuse que je fus en ce dimanche pluvieux, avide de retrouver quelques humains spectateurs. Impuissante, j’ai donc subi le « Re Walden » pendant deux heures, un massacre en direct et non point à la tronçonneuse, cela aurait au moins eu le mérite d’évoquer les bois autour de la cabane. Les acteurs obligés par le metteur en scène à radoter le texte, non pas à le ruminer, mais à le couper menu, sans queue ni tête, le « rewindaient », le rembobinaient avec frénésie jusqu’à perdre définitivement le sens, comme s’il fallait que le public n’y entende goutte. Le seul comédien audible fut l’acteur qui récitait le texte dans sa langue originale. Comprenant mal la langue de Shakespeare, je m’accrochais toutefois à cette excellente diction comme à une bouée de sauvetage mais je n’étais tout même pas venue au théâtre pour prendre un cours de méthode « Assimil ». Le massacre s’est poursuivi avec beaucoup d’obstination. Ecrans, projections, piano mécanique et improvisé, tout s’est déchaîné pour envahir l’espace sonore et visuel et noyer définitivement les mots de David Henry Thoreau, version Beaucoup de bruit pour rien, Shakespeare en moins. Un comédien, en bon pêcheur à la ligne, tentera à un moment de récupérer les mots à l’aide d’une canne à pêche projetée sur écran géant. Je n’ose croire qu’il percevait le double sens de son acte. Nous avons atteint le clou du spectacle quand les comédiens rassemblés autour du lac ont sorti de leur sac à dos un paquet de carambars pour balancer à la volée les réflexions philosophiques de Walden lues comme autant de blagues imprimées sur les emballages. Quel tort a causé Thoreau à notre metteur en scène pour mériter cet acharnement ?

Stop ! Rewind ! Reviens à tes intentions de départ : accueillir dans ces carnets des enthousiasmes. Sois bonne joueuse Marcelline et avoue que tu n’as rien compris à ce spectacle que tant de critiques professionnels ont salué pour sa maîtrise des nouvelles technologies ! Dis-toi que le spectacle que tu as subi servait d’alarme, il en avait d’ailleurs le bruit, il alertait l’homme d’aujourd’hui sur son incapacité à entendre Thoreau, perdus que nous sommes derrière nos écrans et dans la rumeur du monde. Tout nous sépare de l’acte de résistance posé silencieusement par David Henry Thoreau, retiré deux ans du monde pour se confronter à la nature et s’opposer aux dérives de la société. Notre metteur en scène a sans doute voulu prendre le contrepoint du silence revendiqué par l’auteur, quitte à sacrifier aux contresens. De ce point de vue, c’est une grande réussite. Re Walden est le contraire absolu de Walden, son Revers, son Reflet inversé. Ce que je sais c’est que nous ne sommes pas obligés de vivre cet exploit renversé pour lire le vrai Walden. En sortant, j’étais soulagée de retrouver la pluie, enfin un accord silencieux avec mon humeur.

Walden, ma vie dans les bois / David Henry Thoreau, Gallimard, l’Imaginaire

MARCELLINE ROUX (2014)

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