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CARNET 74 : FIN DE L'HOMME ROUGE :

Me perdant et me retrouvant rue Lénine à Ivry-sur-Seine, je pris conscience que je vivais en tant que lectrice une période communiste. Je fais rarement des lectures à thème mais là, pur hasard, air du temps ou nécessité, j’ai lu à la suite deux livres très différents sur le même sujet. Le premier, La Fin de l’homme rouge, est de Svetlana Alexievitch, biélorusse, qui à partir d’un collectage de témoignages, transcrit la fin tragique de l’URSS, les mutations, l’arrivée de la société de consommation. Loin des grands discours, à partir de ces simples voix entendues, l’auteur redonne les paroles intérieures, les effondrements, les questions, les doutes : tout ce qui a changé et fait ressurgir le combat perdu. Le texte est uniquement composé par ces voix, séparées les unes des autres, mais surgissant chaque fois comme des moments intenses, des pépites de vies, témoins du basculement. Pas de surplomb, de leçons à tirer, juste le fait de regarder l’effritement d’une idéologie et l’avènement inéluctable d’autre chose, qui sépare les générations et fait endosser des rôles quand ceux du passé s’effacent douloureusement. Du seul point de vue du quotidien, de l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse, la musique, les danses, les coupes de cheveux, de milliers de détails, l’auteur parvient à placer le lecteur au cœur de l’intime, entre renoncements et interrogations. Page après page, la multitude des hommes rouges se reconstitue tandis que l’histoire change de cours, avec ou sans eux.

J’ai poursuivi avec Le Cocommuniste de Jacques Jouet. Le bégaiement du titre annonçait-il une contrainte oulipienne ? Point de bégaiement dans les mots du texte, l’auteur entre franco dans son sujet et de façon littérairement totalitaire, sans mauvais jeux de mots. Il n’omet rien : la catastrophe historique, le militantisme comme lieu d’émancipation, le sens de la révolution et la question de la prise du pouvoir, les archives et leur manipulation, la violence, la force de l’idéologie. Jacques Jouet n’est pas là pour bégayer mais pour faire du roman un art suprême, le genre qui accueille tous les autres : poèmes, pièce de théâtre, autres romans, le grand tout comme a pu l’être en son temps le communisme. Il éprouve la confrontation au communisme dans toute sa splendeur et dans toute sa laideur, en forgeant un roman nouveau, comme Victor Hugo dans Cromwell revendiquait pour le drame un style nouveau : le grotesque pour le moment où la chimère échappe à Cromwell, le moment où le présent tue l’avenir, où la destinée rate. Jacques Jouet provoque le roman dans sa vitalité, il en repousse les limites pour accueillir en son sein 7 parties, 7 autres romans, un travail qu’il qualifie lui-même de collectif, la moindre des choses pour le Co-communiste, moins bégaiement donc que Co-construction. Ces sept parties diront les déceptions et les espoirs de ce passé qui colle à nos basques, sans doute pour que cette histoire ne tue pas tout-à-fait l’avenir. Il embarque son lecteur du côté de la banlieue et de ces étranges chiens pavillonnaires, flirtant avec l’analyse sociologique, mêlant l’histoire vraie du premier aérodrome créé à Viry-Châtillon à celle inventée ou mythifiée d’un Lénine venant applaudir les décollages et les atterrissages. La fiction dérape, décape et porte ailleurs, d’une partie à l’autre. Le récit de Staline au téléphone est le petit chef d’oeuvre d’une voix qui se fait passer pour Staline et appelle régulièrement des personnes pour les maintenir sous écoute et donc sous contrôle. Ce faux Staline développe une finesse remarquable pour analyser les silences, les intonations, les vibrations du fil. L’humour chez le lecteur est déclenché à chaque appel, si bien qu’on ne sait si on doit s’effrayer de cette surveillance ou rire de la supercherie « stalinienne », autre ambiguïté redoutable digne du grotesque hugolien. Dans la foulée, l’auteur écrit un roman sud américain puis un roman noir, mettant en scène un gang d’agrafeurs, dont la violence pulse version Pulp fiction. Tous ces points de vue, ces angles d’attaque, attaquent de front. Les folies littéraires de ce roman collectif de l’histoire, explosent les manquements communistes. Par un joyeux brouillage d’époques et de lieux, nous décollons des repères historiques pour mieux sentir l’impasse totalitaire. On quitte l’analyse froide du passé même si le savoir historique nourrit constamment la machine romanesque. Après cette traversée épique des formes, on est rassasié d’histoires par ce vigoureux roman et ce n’est pas la mélancolie qui pointe mais l’énergie qui pousse. Pas de lendemains qui chantent à la dernière page, l’auteur cesse définitivement de bégayer : le Cocommunisme devient le Cohommunisme, une autre façon de rejoindre l’homme par-delà de la figure du communiste. L’histoire ne doit ni bégayer ni se répéter mais la pensée cachée derrière le mot « communisme » doit retrouver une pureté « contre la bêtise installée du capitalisme sans rival et sans rivage ». C’est à cette épure que travaille paradoxalement le débordement romanesque de Jacques Jouet, et il n’a pas dit son dernier mot, ni fini l’ouvrage…Moi, j’ai toutefois fini par quitter la rue Lénine d’Ivry-sur-Seine grâce un homme qui a croisé ma route et m’a accompagnée jusqu’à l’adresse que je cherchais en vain. De façon incroyable tout le long de notre marche, il m’a parlé du communisme et de l’ouvrier qu’il fut dans cette ville. Il ne saura jamais que cette courte rencontre m’aura décidée à écrire cette chronique pour lui.

La Fin de l’homme rouge / Svetlana Alexievitch/ Actes Sud

Le Cocommuniste/ Jacques Jouet/ POL

MARCELLINE ROUX (2014)

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