Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
ENTRETIEN AVEC L'ECRIVAIN CHRISTIAN DOUMET :

Marcelline Roux : J’ai découvert vos livres, il y a un peu plus d’un an, à peine. C’est donc audacieux de vous proposer cet entretien. Mes questions auront la naïveté d’une lectrice qui a une connaissance partielle de votre œuvre. La première chose qui frappe et impressionne c’est que vous êtes tout autant philosophe, que musicien, qu’écrivain. Toutefois, j’ai lu dans vos dernières pages que vous aviez quelques difficultés à vous dire « écrivain ». Le fait que vous n’ayez pas de rituel d’écriture, que vous semblez préférer les coins de table, ou même l’écriture sur vos genoux tenterait à confirmer que la posture de l’écrivain vous effraie ou vous pèse. Pourquoi cette défiance ?

Christian Doumet : Je n’aime pas ce titre d’ « écrivain ». J’en interdirais l’usage, si je détenais un tel pouvoir ; ou plutôt, je le laisserais s’étioler, ce qui ne manquera pas d’arriver un jour ou l’autre, d’ailleurs : il s’agit d’un vocable récent. Les Grecs ni les Latins ne connaissaient ce concept. On peut s’en passer.

Sans doute y a-t-il à mon aversion des raisons obscures : c’est par elles qu’il faut commencer. Elles tiennent, je crois, à la relation ambiguë que nous entretenons collectivement avec le « littéraire ». Révérence proche de l’adoration, d’un côté, pour certaines figures (voyez Gabriel Garcia Marquez reçu dans son village comme un dieu vivant après la parution de Cent ans de solitude) ; et indifférence polie mais généralisée de l’autre, à l’égard de ce que fait la littérature, je veux dire, ce sur quoi elle agit, ce qu’elle touche, ce qu’elle montre de l’humain. Mallarmé et Valéry, en somme : nous restons partagés entre ces deux emblèmes, l’un qui voit le monde destiné à l’avènement d’un Livre ; l’autre qui considère que « la vraie place de l’écrivain est entre le tapissier et le marchand de tabac. » On ne peut pas se dire écrivain sans entrer en même temps dans ce double sentiment de vénération et ce dédain de soi. Très mauvais pour l’ego, tout ça !

Mais il y a des motifs plus objectifs. C’est que le titre d’écrivain, dès qu’il est invoqué pour soi ou pour un autre, reconstitue des significations, des positions, de l’institution. Or on n’écrit, on ne peut se mettre à écrire, du moins à mon sens, que pour des raisons radicalement opposées à tout cela : contre les significations toutes faites, contre les positions du sujet et de l’objet, contre les institutions en général, et notamment contre celles qui enferment l’acte d’écrire dans ses postures sociales. En parlant ainsi, je ne suis pas en train d’appeler à la révolution ou à l’anarchie. Je m’en remets simplement au sens de la liberté dont dépend la plus humble acception du mot « plaisir ».

Flaubert et Kafka, sur ce point, disent la même chose : jamais, de leur part, le dérisoire « je suis un écrivain » ; mais pour l’un : « Je suis un homme-plume », et pour l’autre « Je ne suis rien d’autre que littérature ». Si on ne sent pas la différence entre ces manières de dire, alors en effet, on peut se présenter à l’Académie française, et même y être reçu.

Marcelline Roux : Très tôt, le piano et la musique font partie intégrante de votre vie. Vous avez beaucoup écrit sur la musique, je citerai, pour exemples, le livre consacré à la figure du pianiste Alfred Cortot et votre roman La Méthode Flaming. A la lecture des fragments de Rumeur de la fabrique du monde, on pressent même que la musique est l’art qui domine, supérieur à la littérature. L’œuvre musicale vous « embarque »  et « emporte » comme aucun livre ne saurait le faire. Pourquoi cette place singulière et comment vivez-vous cette relation avec la musique ?

Christian Doumet : Je n’hésite pas à dire en effet que jamais aucun livre ne m’a fait connaître en intensité ce que certaines œuvres musicales dispensent encore après la centième lecture au piano, ou la centième audition. Mais que dire de tels constats, si ce n’est qu’ils font partie des choses que l’on constate, précisément, comme l’évidence même de la vie, et sur lesquelles on ne s’explique jamais ?

Il y a cependant toujours, derrière ces choses qui nous traversent avec la même obstination sauvage que le sang, des figures d’attachement primordiales. De grandes, de belles personnes. De celles, il me semble, qui sont venues élargir le cercle de la famille biologique. Non que ces personnages dans le sillage desquels s’est construit notre goût du vivre musical viennent nécessairement contredire le discours familial, au contraire : mais le prolongeant, ils l’ont agrandi, l’ont ouvert définitivement. Car qu’ils l’aient su ou non, qu’ils l’aient voulu ou non, ils portaient en eux cette injonction très précise et très ferme : « sors de chez toi ! » Dans la mesure où elle se passe de tout enracinement linguistique, la musique est liée à cette radicale expulsion hors du familialisme ; elle est une manière de se constituer des réseaux à soi, des chemins pour soi seul, des manières de vivre propres. On s’extrait du biotope clanique. On s’arrache aux déterminismes de toute sorte. On s’agglomère à une sorte de tribu errante, multiforme, plastique, dont les membres ne se reconnaissent qu’à un signe, mais capital : un certain savoir-faire consciencieux.

J’accorde beaucoup d’importance, y compris dans mon enseignement auprès de mes étudiants, à cette idée qu’il n’y a d’intérêt à étudier, à lire, à faire de la musique, à écrire une thèse, à assumer une vie intellectuelle quelconque, que dans la mesure où ce sont chaque fois des procédures d’arrachement aux déterminations familiales, religieuses, nationales, linguistiques. Mon rêve serait de donner des cours d’interprétation sans aucune parole ; en montrant seulement, si j’en étais capable, un sentier possible dans ces champs de liberté extrême qu’on nomme « les œuvres ».

Marcelline Roux : Ce que j’ai immédiatement aimé dans votre écriture c’est votre art du fragment. Dans Rumeur de la fabrique du monde, tout particulièrement, j’ai été happée par vos « pensées-phrases ». J’avais l’impression, à chaque nouveau paragraphe, de mieux comprendre, de lire enfin les mots qui disent Les choses de la vie, pour paraphraser Claude Sautet. Je parcourais le livre avide de suivre vos expériences qui devenaient pour moi des invitations à la cogitation. Est-ce le philosophe qui insuffle à votre écriture cette densité éveillante ?

Christian Doumet : Voilà une belle expression : densité éveillante ! L’éveil procède, dans l’esprit commun, d’une légèreté, d’un frôlement d’aile de papillon. Or voilà que la densité nous éveillerait ! C’est profondément vrai, il me semble. Pour s’éveiller, c’est-à-dire se rapatrier dans la vie du corps, il faut plus qu’un effleurement : il faut que la densité du corps même trouve le  chemin de son affirmation ; qu’elle s’impose comme une logique vitale. Or ce chemin, cette logique, dans l’idée que je m’en fais, n’ont rien à voir avec les longues excursions, les vastes argumentaires, les puissants développements kantiens. Ils sont brusques comme toutes les grandes décisions ; ils sont brefs et denses comme l’expression de Nietzsche. C’est avec de tels objets qu’on s’éveille vraiment, qu’on sort de la léthargie ambiante. « Fragment » est un mot équivoque pour les désigner, car il parle d’une coupure. Mais c’est celui qu’on emploie couramment. J’aimerais pouvoir parler d’éclats, si le mot n’était pas si glorieux ; de blocs, de stèles parfois, ou plus modestement de cailloux… Mais l’important n’est pas là : il s’agit chaque fois de garder à l’esprit que la forme (la justesse ?) de la pensée est tributaire de la densité de l’expression. Or ça n’est pas exactement faire acte philosophique que d’observer cette dépendante. Les philosophes ont plutôt pour habitude d’asservir l’expression à la pensée, ou du moins de cultiver cette illusion. Je reste, pour ma part, essentiellement confiant dans la puissance édifiante d’une phrase, d’une alliance de mots, de rythmes et de timbres. Confiant, c’est-à-dire non-défiant. Il n’y a pas de différence entre le tracé que suit une phrase et celui qu’épouse une idée.

Marcelline Roux : Petite question insidieuse de curieuse : soit, pas de rituel d’écriture, ni de bureau bien rangé pour se mettre à la tâche, mais quand donc écrivez-vous vos fragments-pensées ? Tenez-vous un carnet des choses vues que vous reprenez ensuite ? Notez-vous sur le vif la fulgurance de votre esprit ? Où ruminez-vous longuement sur des mots griffonnés ?

Christian Doumet : L’atelier, c’est le carnet. Pas de bureau, pas de rituel horaire. Le carnet, c’est le seul espace de travail. Parce qu’il faut que le matériau (la note, la notation) soit toujours disponible pour la mise en forme. Qu’il y ait une contiguïté entre l’instant du rapt et la durée du texte. La particularité du travail d’écriture, c’est que rien n’y échappe à l’écrit. Tout y entre dans ce qu’on pourrait appeler un « devenir-écrit ». Je ne crois pas aux plans préparatoires, aux griffonnages qu’on reprendra plus tard. Écrire, c’est créer de l’écrit partout, tout le temps, tout de suite. Identifier le monde, ce qu’on vit, à un texte. Si bien que les notes ne ressemblent pas à des instantanés photographiques, à des polaroïds, non : ce qu’on note, ce sont des formes de langue, pas des formes de vie. Ou pour être précis, des formes de vie dans la langue. Une chose vue, entendue, ressentie ne vaut que dans la mesure où elle est immédiatement perçue comme le départ d’un texte. C’est ça, je crois, avoir un imaginaire enclin à l’écrit.

 Ça a toute l’apparence d’une obsession. Ça en a la récurrence, la force d’asservissement, le caractère monomaniaque. Et pourtant, je ne vois rien de pathologique, dans cet imaginaire-là. Je le crois au contraire très lucide, très proche du souci de la vérité. C’est qu’en réalité, la plupart des vivants le partagent, mais sans vraiment le savoir, ou sans le cultiver. Le goût du « bon mot », le plaisir de transformer le monde en laïus, le bavardage médiatique, publicitaire, politique même, sont des formes sauvages, brouillonnes et souvent dangereuses, de ce qui se clarifie dans l’écriture. Je vois la pratique de l’écrit comme une manière d’éclaircir notre moment historique dans des formulations qui lui rendent sa bonne dimension, sa perspective juste, sa carrure exacte.

Marcelline Roux : Deux autres qualités ont fini de convaincre votre lectrice : votre humour et votre amour des  ermites, ceux des Trois huttes aux errants trimardeurs qui traversent vos textes. Ces deux qualités sont-elles liées ? L’ermite, celui qui se met de côté, développe une autre façon de voir, ne prend pas les choses trop au sérieux. Votre humour participerait-il d’une quête de sagesse ?

Christian Doumet : L’image que j’aime le plus, dans la peinture japonaise, c’est celle d’un moine hilare qui vient de pêcher une crevette. Quelques traits, et voilà intensément campée toute une relation au monde : la création réduite au fragile filet du pêcheur où frétillent quelques crustacés, et en face – mais il faudrait dire  avec, en même temps, tout près, tout contre – ce corps de clochard philosophique traversé par le rire. Cette image dit d’abord que la création est une énigme ; mais énigme, en grec, désigne ce qu’on laisse entendre. Il y a donc du à-entendre, dans la création, de la parabole. Je ne doute pas que ce moine-clochard entende l’allusion, la parabole du monde résumé à sa maigre pêche, et qu’il en goûte l’esprit minimaliste (comme sont toujours les mots d’esprit). Mais ce qui le fait rire, c’est qu’il soit devenu lui-même, pour nous qui le voyons représenté, la parabole de cette parabole, l’incarnation au second degré de l’énigme du monde. C’est ça, le rire du philosophe dégagé de toute philosophie. Du corps engagé dans le vertige des énigmes, et qui le sait, et qui montre qu’il le sait. Montrer que l’on a saisi l’insaisissable dans lequel on est pris, c’est réjouissant comme un éclat de rire.

Marcelline Roux : J’espère que mes questions n’esquissent pas une fausse image. On pourrait croire vos textes abstraits et intellectuels alors qu’ils sentent l’humus. Vous êtes musicien, écrivain, philosophe mais au plus profond : un homme de la terre. Comment faites-vous pour protéger ce côté paysan et ne pas devenir complètement citadin parisien ?

Christian Doumet : Y a-t-il une limite entre Paris, ou disons, n’importe quelle grande ville, et la terre, le terrestre ? Entre le sol bitumé et l’humus ? Être une ville, c’est faire croire qu’une telle limite existe fortement ; qu’on a tourné le dos au monde des forêts et des prairies. Que la sauvagerie est ailleurs, écartée, domptée ou refoulée. Mais d’une part, malgré ce massif « discours » urbain, rien n’est plus manifeste et pressant que le retour du refoulé « nature ». D’autre part, et tout simplement, cette limite n’existe pas. Vrai amateur de paysages urbains, en vérité, est celui qui en tout cas n’y croit pas. Qui au contraire vit la relation au pavé des villes comme il arpente les chemins de terre ; s’intéresse, ici aussi, parmi les piétons et les autos, aux bourgeonnements, aux floraisons, aux vies animales. C’est une manière un peu métaphorique de vivre Paris, par exemple. C’est la mienne. Elle me conduit souvent vers le fleuve, à longer ses berges, à stationner sur ses ponts, à contempler surtout ses nuages très particuliers, dont le grand peintre fut Baudelaire. Or ce qui est extraordinaire, c’est que les règnes terreux, céleste, végétal ne sont pas atrophiés par les villes, si on les observe bien. Ils sont seulement pliés, comme on plie une tige de rosier pour la faire fleurir mieux. Ou pour emprunter une autre métaphore, ils sont réarticulés ; distribués autrement qu’à la campagne. Mais ce sont les mêmes mots. Seule la phrase diffère. Il y a une phrase rurale à Paris. Un certain phrasé d’arbres, de nuages et d’eau dont le caractère principal est éruptif, ou mieux encore : irruptif. C’est sa particularité. La nature fait irruption dans la ville ; elle y jaillit par effraction, y explose même à chaque printemps, comme en ce moment. Cette insolence est extrêmement émouvante parce qu’elle est subreptice et très douce. Elle nous laisse désarmés. Voilà comment on peut être, aujourd’hui encore, un campagnard de Paris.

Marcelline Roux : L’art contemporain, les voyages, la littérature, les films en plus de la musique sont objets d’écriture pour vous. Vous semblez ne pas poser de limites à vos explorations, a contrario de l’époque actuelle qui voudrait que chacun soit l’expert, le spécialiste d’un domaine et que surtout, il n’aille point s’aviser d’aller regarder ailleurs. Chercheriez-vous, contre le courant, à retrouver un idéal humaniste ?

Christian Doumet : Non, je ne cherche rien du tout. L’art, contemporain ou pas, les voyages lointains, les livres, le cinéma, la musique, c’est notre écologie. On peut bien sûr réduire son habitat, ne pas voyager, ne pas lire, ne pas voir de films… Ou ne choisir qu’un programme : le programme art sans le programme musique, par exemple, ou inversement. Cependant, la vie n’est pas une soirée à la télévision. Et si ce qu’on appelle vivre se distingue de ce pâle ersatz programmé, c’est que justement y règnent les croisements de toute sorte, les brouillages, les interruptions, et par conséquent les associations les plus diverses. Essayer de comprendre notre écologie, c’est d’abord s’exposer à ce multiple incohérent, imprévisible et sans suite pour tenter de le penser. Mais il vaut la peine, dans un second temps, de le penser. Ce qui revient à répondre à cette seule question : comment tout cela marche-t-il ensemble ? Accéder un tant soit peu à cette réponse suppose qu’on ait le sens des distinctions et des contaminations ; qu’on rapproche les choses les plus éloignées sans les affadir pour autant.

Car la grande interrogation, et en même temps le grand désarroi de notre temps tiennent au réglage extrêmement difficile du proche et du lointain. D’où vient cette difficulté ? Justement du fait qu’on nous présente sans arrêt le lointain comme du proche (les problèmes d’une famille quelconque de Californie comme nos problèmes, par exemple, dans telle série télévisée), et que le proche s’est concomitamment beaucoup éloigné de notre perception. Il faut donc réapprendre l’équilibre des distances. Je dis réapprendre parce que je crois que c’est un savoir qu’on a admirablement possédé et qu’on a perdu. Les anciens Chinois mesuraient les distances en déplaçant un gong sur un chariot tiré par des bœufs. Lorsque le gong n’était plus audible d’un point fixe, on connaissait l’unité de distance qui nous en séparait. Voilà une admirable technique dont nous aurions grand besoin. Les gongs, les bœufs, les chariots pour nous, c’est l’art, les livres, les grandes villes du monde, les images de toute sorte ; à condition qu’on y déchiffre chaque fois cette question pressante : à quelle distance suis-je de ça ? Et qu’on sache un peu y répondre.

marcelline2.roux@laposte.net -                                           -

--  Les carnets littéraires de Marcelline ROUX

--  Le classement littéraire CULTURE CHRONIQUE  

--  S'inscrire à la Newletter   

-- Le groupe Facebook CULTURE CHRONIQUE

--  La communauté Facebook CULTURECHRONIQUE  

--  Le twitter CULTURE CHRONIQUE 

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :