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LA VIE SAUVE de Catherine WEINZAEPFLEN :

 Il en est des romans comme des tableaux. Certaines oeuvres emplissent notre esprit d’une telle sérénité qu’on pourrait penser qu’elles vont de soi, qu’elles ont été écrites dans l’évidence d’une vérité révélée.  La réalité est souvent bien différente car elle signifierait qu’il existe des écrivains touchés par la grâce. …. C’est pourtant l’impression que l’on peut éprouver à la lecture de La vie sauve de Catherine Weinzaepflen.   Impression  qui nous vient sans doute de cette écriture limpide,  tissée de poésie  et pourtant si simple que l’auteur, à la fois poète et écrivain , travaille depuis des décennies. L’évidence en littérature relève presque toujours d’un travail  acharné  et d’une persévérance  dont le rythme est celui des années.

Le personnage central du roman est lIeana une actrice devenue infirmière qui vit dans une villa  du bord de mer dans une station balnéaire de Normandie.  Elle  traverse la région  dans sa voiture pour se rendre chez ses patients. Une vie ritualisée par les différentes relations qu’elle a nouées dans le cadre de son travail, un vieil homme que l’infirmière du soir oublie parfois dans son fauteuil roulant, une jeune suicidée toute cabossée en dedans et en dehors.  lIeana dit ce qu’elle pense, la vie lui a souvent rappelé qu’il vaut mieux faire autrement mais c’est sa nature profonde.  Elle ne tergiverse pas,  ne passe pas de compromis  mais en vérité  elle  vit pleinement sa vie.  Son agent s’est tué dans un accident de voiture,  les rôles se sont taris, elle n’a pas vraiment lutté  et a quitté Paris pour reprendre son métier d’infirmière. Pourtant le théâtre lui manque  mais elle ne sait pas trop comment s’y prendre pour reprendre sa vie d’actrice.

La maison de lIeana ne porte pas de nom, on pourrait l’appeler la maison branchue car chaque ouverture est encadrée par un moulage de ciment peint en marron, goût d’une autre époque. Deux autres villas se trouvent près de celle d’lIeana d’abord La Huignardière qui n’est normalement habitée que pendant les vacances et plus à droite encore l’Ammonite.  Unité de lieu et d’action pour l’essentiel de la narration. L’Ammonite est habitée par les trois membres d’un groupe de rock anglais en délicatesse avec la maréchaussée britannique et La Huignardière reçoit de temps en temps la visite de ses propriétaires, un couple et ses deux enfants de treize et seize ans.

  Chacun le sait, au théâtre il faut un déclencheur pour que l’action s’amorce.  Ce sera ici pour l’ensemble des occupants des trois maisons, l’assassinat d’un inconnu dans la rue à quelques mètres de chez eux.  Circonstance qui va enclencher un processus d’attraction entre les différents protagonistes du roman : lIeana, le couple et ses enfants, les membres du groupe de rock.  La réalité va se déchirer et l’action se précipiter au point que personne ne ressortira indemne du drame qui va se nouer dans cette rue anonyme d’une station balnéaire hors-saison. Quelques uns perdront ce qui semblait être toute leur vie, d’autre renoueront avec l’essentiel.  lIeana traverse le roman avec la grâce d’une danseuse qui parvient à suspendre le temps dans un mouvement  parfait,  mouvement qui l’a conduite  à retrouver  la scène d’un théâtre. Tout recommence pour elle comme si tout s’était fini quelques années auparavant. 

Au terme du roman les personnages retrouvent une place qui sera différente de celle que chacun occupait au départ.  Entre temps lIeana se sera perdue, aura aimé, sera partie en voyage à Saint Peterbourg, aura fait un éloge du champagne.  Ce roman qui se lit comme un “entre temps”  est une méditation inspirée sur les routes que prennent nos existences, sur les lieux que nous habitons et sur le sens profond que nous voulons donner à nos vies.  La vie sauve  est une oeuvre  romanesque habitée par une poésie profonde  qui va se perdre entre les dunes de sable et le ressac des vagues de l’océan.  Magnifique...

  ARCHIBALD PLOOM  

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Marcelline Roux : Je suis entrée en lecture de votre œuvre par La Table de veille et Cendres Vives. J’aime les journaux d’écrivain et j’étais heureuse de renouer avec cette veine diariste. Pourtant, au fil du texte, je me suis aperçue que vous ne livriez pas un journal « tel quel », mais une épure d’écriture quotidienne. Vous préparez, chez Apogée, la publication de la suite de vos journaux, comment avez-vous travaillé cette nouvelle édition ? Quels moments avez-vous gardés ou supprimés ? Avez-vous réécrit certains passages ?

Françoise Ascal : Dans mon cas, le terme « journal » est ambigu, même si La Table de veille et Cendres vives sont en effet constitués de notes datées, courant sur plusieurs années.  D’une part il ne s’agit pas d’une écriture « quotidienne » comme c’est le cas pour de vrais diaristes  (je pratique une notation  à rythme  très aléatoire)  et d’autre part  il y a toujours choix et re-travail par rapport à la matière brute. J’engrange dans un premier temps sans la moindre censure et ensuite je procède par extractions. Je ne réécris pas l’histoire, je ne modifie pas la courbe des évènements, mais j’effectue un travail « littéraire »,  consistant à épurer ma langue, à corriger les maladresses ou excès d’émotion des premiers jets. En publiant, je ne suis pas dans la « confession ».  Je n’ai pas à dévoiler ce qui doit rester dans l’intime ou ce qui relève à mes yeux de l’anecdote. Je place mes journaux au même plan que mes autres livres, avec la même ambition au niveau de l’écriture. L’intime que je choisis d’explorer et de partager est celui qui me semble tendre à l’universel. Rien de tel que de partir de l’observation de soi-même pour  espérer toucher le « lieu commun », celui où nous pouvons nous reconnaître mutuellement dans nos questions, nos espoirs, nos peurs, nos doutes.

Marcelline Roux : Pour certains, tenir un journal est puéril ou égocentrique. Pour moi, au contraire, cela traduit une certaine ascèse, une foi en la vie qui revit en s’écrivant, une certaine relation au temps. Que représente pour vous la tenue d’un journal ? Quand remplissez-vous les pages de vos jours ? Avez-vous des moments, dans la journée, dévolus à ce type d’écriture ? Écrivez-vous dans un cahier, sur écran ?

Françoise Ascal : J’ai tenu mon premier journal autour de mes quatorze ans. Ensuite ma pratique a été extrêmement fluctuante jusqu’en 1979, date à laquelle je suis revenue en force au journal pour ne plus le lâcher. Dès l’origine il s’agissait de tenter de voir un peu plus clair en moi-même. Mettre de l’ordre dans l’excès des émotions. Adopter une position de retrait et de silence pour mieux comprendre ce qui me traversait. C’est en quelque sorte un atelier intérieur, un lieu de corps à corps avec les mots, avec la pensée et les questions existentielles.  En aucun cas un miroir complaisant. Mon journal ne me sert pas non plus à consigner les faits du jour, l’emploi du temps, l’exhaustivité des rencontres, etc. Il peut rester fermé plusieurs semaines. Je ne sais toujours pas ce qui déclenche le passage à la note. Des évènements  très forts pour moi, des voyages décisifs ou des rencontres n’apparaissent pas, ne sont pas même évoqués d’un mot. En fait, j’obéis à une impulsion, à une forme de nécessité intérieure et il me plaît de ne rien forcer. Pas de discipline, pas d’horaire, le journal recueille ce qui veut venir. Grâce à cette attitude d’abandon, j’espère quelques surprises qui ne sauraient naître par l’exercice volontaire. C’est un rendez-vous un peu mystérieux, qui dépend plus d’un état d’esprit que des faits.

Et seul le « journal » s’écrit toujours à la main, le plus souvent dans un cahier Clairefontaine petits carreaux, alors qu’il y a bien des années que je n’utilise plus que l’ordinateur.

Marcelline Roux : La poésie est l’autre versant de votre œuvre, est-elle totalement dissociée de l’écriture du journal ? Avez-vous délibérément choisi ce genre ou êtes-vous d’abord entrée en poésie par la lecture ?

Françoise Ascal : Il n’y a pas de dissociation et j’ai toujours le sentiment, quelle que soit la forme d’écriture,  d’arpenter un même territoire (ou même questionnement), constitué dès l’enfance, mais aussi constamment brassé par les étapes/épreuves de la vie et l’état du monde. C’est la volonté d’en explorer les points d’ombre comme les lumières qui fait varier la forme, poussant à modifier les angles d’attaque. Il n’y a au départ aucun choix délibéré de ma part, c’est la matière émergente qui à chaque fois impose une approche particulière et nécessite l’outil le plus adapté. Cela passe souvent par une question d’oreille. Le rythme est déterminant.

Au fil des années je me suis rendue compte que je tendais de plus en plus à une écriture hybride, bousculant les frontières de genre, mêlant dans un même texte réflexions politiques, fragments de récits, poèmes (cf.  Un Automne sur la colline,  Un rêve de verticalité,  ou tout récemment Levée des ombres). Ainsi chacun de ces textes dont la matrice a été le journal, accueille-t-il  côte à côte notes et poèmes autonomes.

Quand à « l’entrée en poésie » dont vous parlez, elle s’est faite par l’école communale  des années cinquante,  où j’ai eu le bonheur de devoir apprendre « par cœur » des poèmes d’Émile Verhaeren (entre autres), qui m’ont bouleversée. Une porte s’ouvrait qui n’était pas accessible dans mon milieu d’origine, manquant cruellement de livres et de poésie en particulier.

Marcelline Roux : Beaucoup de vos écrits parlent de peinture : Rouge Rothko affiche clairement la couleur. D’autres dialoguent subtilement avec fusains, photographies, calligraphies, dessins : La Hutte aux écritures, Dans le sillage d’Icare, Noir-racine, Un désir d’aube. Gérard Titus Carmel, Jacky Essirard, Yves Picquet, Marie Alloy, Alexandre Hollan et bien d’autres ont été vos complices. La création plasticienne accompagne de façon essentielle votre poésie. D’où vient cette appétence ? Le fait de vivre avec le peintre Bernard Ascal peut-il nourrir cette relation ?

Françoise Ascal : La découverte de la peinture dans l’adolescence, notamment grâce à un enseignant qui était lui-même un artiste et exposait,  m’a passionnée. Depuis l’enfance je pratiquais le dessin avec assiduité.  Vers mes quinze ans, j’ai rêvé d’intégrer une école d’art, mais c’était inconcevable dans ma famille. Plus tard, bien entendu, les échanges avec mon mari, lui-même peintre, n’ont cessé de nourrir cette passion. Et c’est tout naturellement que la peinture et les mots se sont mis à dialoguer. Il s’agit bien, comme vous le dites, d’accompagnement et de complicité. Mais au-delà de ce plaisir à travailler avec un artiste, il y a, pour chaque expérience nouvelle, la chance d’être un tant soi peu « déportée » par rapport à son propre centre. L’œuvre du peintre est une provocation à écrire quelque chose qui ne ce serait jamais écrit  sans elle. Précieuse sollicitation, ouvrant à chaque fois sur un univers unique ! D’autant plus que dans ce travail à deux, les cas de figure peuvent varier. Le peintre peut travailler à partir des poèmes écrits en amont ( ex : Lignées avec G.Titus-Carmel), à l’inverse le poète à partir des toiles ( ex : Si seulement avec A. Hollan, ou encore, les deux ensemble peuvent élaborer une œuvre vraiment conjointe ( ex : L’Encre du sablier avec Y.Picquet)

Marcelline Roux : Melisey est une source qui sourd constamment entre vos mots : Melisey, la maison liée à l’enfance dont vous prenez soin. On retrouve l’atmosphère de ses étangs et ses paysages dans Mille étangs. Quelles spécificités rendent cette terre bienfaisante pour vous et votre écriture ?

Françoise Ascal : Melisey est d’abord le nom d’un gros bourg de Haute-Saône. Ensuite, le nom s’est chargé de toute une mythologie intime, embrassant une maison, une grand-mère, une lignée et un paysage bien particulier, celui du plateau des mille étangs. Fougères, bouleaux, bruyères, roches de grès roses, tourbières, eaux vives et eaux mortes se mêlent, offrant une nature restée  sauvage.  Il se trouve que j’y ai passé tous mes étés jusqu’à l’âge adulte. C’est là que mon imaginaire s’est construit, en prise avec l’archaïsme de cette ferme dans laquelle je séjournais, si loin du petit pavillon de banlieue parisienne de mes parents. Aujourd’hui j’ai pris conscience que mon univers d’écrivain s’est élaboré autour de figures archétypales, ainsi ces vieilles paysannes silencieuses, toujours en noir, qui surgissent si souvent entre mes lignes, ou ces lieux emblématiques comme le puits, la source, l’étang… J’ai la chance d’avoir pu garder cette maison. Je l’ai acquise à un moment où elle menaçait ruine, et cette entreprise de sauvetage  m’apaise.  J’ai un sentiment de continuité, de  fidélité  à ce que j’ai reçu et aux miens qui manquaient de mots pour s’exprimer.

Marcelline Roux : Le jardin est votre lieu d’observations, d’éveils, de joie. Le jardin semble être votre « conscience de racine » comme le dit Bachelard, philosophe que vous avez relu avec acuité le temps d’une résidence d’écriture à Rentilly, relatée dans Un Rêve de verticalité. Quels liens tissez-vous entre jardin et écriture, jardin et lecture ? Le jardin vous place-t-il du côté de la nécessaire lenteur ? 

Françoise Ascal : Le jardin est en effet le lieu privilégié par excellence, celui qui me permet d’échapper à moi-même. Il n’a pas besoin d’être grand pour m’agrandir, pour accroître ma conscience d’appartenir à un cosmos, à une unité vivante, vaste et en perpétuelle métamorphose. Le jardin est leçon perpétuelle contre le désespoir. Il a longtemps fait contrepoids à mon travail en milieu hospitalier dans lequel j’étais confrontée aux grandes souffrances et à la mort. La beauté d’un pavot, le bleu d’un delphinium, une humble touffe de myosotis ont des pouvoirs de réparation inusables. La lenteur dont vous parliez est capitale. Totalement à contre-courant de notre monde contemporain obsédé de vitesse et de résultats, le temps donné au jardin est celui de la patience, de l’attente, de l’imprévu, le temps d’une contemplation heureuse, en accord avec le cycle des saisons. Lire/écrire au jardin et avec le jardin aiguise le regard, permet de découvrir l’infini dans le minuscule. C’est non seulement une source de joie et de confiance mais une occasion d’approfondir sa propre place dans le monde.

Marcelline Roux : A jouer avec les mots des titres de vos livres, « sentier, racine, aube, ciel, vent, sable, écume, étangs ...» on note la récurrence de la terre, de l’eau, de l’air. Votre cher Bachelard dirait qu’il manque le feu, dont la chaleur pourrait toutefois se trahir dans le Rouge de Rothko ou dans les braises de Cendres Vives. Le feu serait-il malgré tout l’élément qui vous est le moins familier ? 

Françoise Ascal : Je ne pense pas « manquer » de l’élément feu.  Le feu a fait partie de ma vie très tôt, puisque à partir de vingt ans et pendant une quinzaine d’années j’ai été potière. Le rituel des cuissons, l’alchimie dans le secret des fours m’ont profondément marquée. Plus tard, quand je suis entrée en écriture,  mon deuxième recueil, s’intitulait « La Part du feu » (paru en 1985 il a été repris avec le premier et le troisième sous le titre général de Cendres vives). Il aurait pu s’appeler « Une consumation ». Le feu y dévore tout, métaphoriquement, mais aussi dans cette pratique étrange de brûlage de mes dessins que j’ai élaborée par nécessité à cette époque-là. 

Je vis à la campagne, et le feu dans la cheminée rythme les changements de saisons, il accompagne écriture, musique et lecture. Il est lui aussi support de méditation.

Peut-être apparaît-il moins ces dernières années dans mes textes parce que je m’éloigne de sa violence, de sa capacité de dévoration ?

L’eau est certainement mon élément essentiel et j’aspire de plus en plus  à m’accorder à la fluidité de la vie, à son mouvement ininterrompu.  Héraclite et les taoïstes (en lequel Bachelard pourrait  se reconnaître) nourrissent ma pensée et m’inclinent de ce côté, sans doute plus maternant dans mon imaginaire que le feu…

marcelline2.roux@laposte.net -                                           -

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