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SOIS PATIENT d'Ana Maria SHUA :

Voilà un roman argentin qui a attendu 30 ans avant d’être traduit en français. On peut s’étonner de ce délai.  «Sois patient» est certes une œuvre inclassable, tout à fait kafkaienne, écrite en pleine dictature des généraux  mais c’est aussi un récit  où l’absurde le dispute à l’humour. Ana Maria Shua est un auteur polyvalent à la fois poétesse, dramaturge,  scénariste,  essayiste et romancière, elle s’est consacrée aussi  aux microfictions en publiant des textes de moins de vingt lignes que l’on peut découvrir  dans  «Botanique du chaos» publié chez Folies d’encre.  «Sois  patient » est donc l’une  des œuvres de la constellation littéraire d’Ana Maria Shua, mais c’est aussi une œuvre liée à l’une des périodes les plus noires  de l’histoire de l’Argentine.

Le récit nous amène à suivre la déchéance  progressive d’un homme dont on ne sait  trop de quoi il souffre mais qui va être hospitalisé pour des examens de routine.  Commence pour lui un lent processus  de décomposition. Il va devoir affronter les  décisions incompréhensibles  d’une bureaucratie   qui va le broyer  progressivement.  Ana Maria SHUA  sut porter  son écriture à la hauteur du projet littéraire qu’elle poursuivait à la fin  des années 70 ( le roman fut publié en 1980).  Roman de la conspiration et de l’étouffement  « Sois patient »  met en évidence un engrenage psycho-sociologique  où  le héros – si peu en vérité – voit tout ce qui constituait  son existence  se diluer progressivement  dans  l’univers hospitalier.  Infantilisé, dépersonnalisé et finalement nié, il semble presque étranger  à la réalité qui le mène à sa propre expropriation.

La mise en scène implacable met en évidence un monde fermé sur lui même, possédant ses propres codes et où la seule échappatoire semble être la dérision. «L'infirmière leva la main pour réclamer le silence. Tous se turent avec une surprenante rapidité. On pouvait entendre le sifflement de la bouilloire sur le réchaud. La jeune femme sortit de la poche de sa blouse un paquet de bonbons acidulés, levant le bras aussi haut que possible pour que tout le monde puisse le voir. Son geste déclencha une euphorie immédiate. Les malades applaudirent bruyamment en criant des vivas. Toutes les infirmières ne devaient pas être aussi populaires en salle commune, Je soupçonnai que sa silhouette, notablement rebondie dans la partie inférieure de l'abdomen, devait y être pour quelque chose.
Totalement indifférente à mon sort, elle commença la distribution. Tous tendaient leurs mains pour recevoir la friandise ou l'intercepter au passage, mais elle devait connaître sur le bout des doigts l'état clinique de chacun, vu qu'elle donnait un bonbon à certains, se contentant de claquer dans la main des autres. J'interprétai ce geste de sympathie comme un souci louable de veiller sur la santé des patients. L'espace pour se mouvoir étant étroit, il lui fallait enjamber certains malades pour en atteindre d'autres. La souplesse de ses mouvements dénotait une longue pratique de l'exercice. Elle donna deux bonbons au grand type, ce qui me sembla justifié vu la taille du bonhomme, en dépit de nombreuses protestations. Le moustachu tenta de lui pincer les fesses alors qu'elle bondissait sur son lit, geste qu'elle esquiva avec une maestria qui forçait l'admiration.»

Au terme de ce que le lecteur pourrait considérer comme une allégorie politique où le destin de chacun est livré aux fantaisies d’une  institution opaque,  le personnage principal est dépouillé de tout ce qui faisait sa vie d’avant. Il perd son travail,  son appartement  et même ses affaires  personnelles. On le rase de la tête aux pieds, on l’opère indument,  on le fouille, on le suspecte.  Il ne conserve bientôt plus  que son pyjama.

« Sois patient »  est un roman  qui laisse une impression profondément déstabilisante au lecteur. Sans doute la critique indirecte du totalitarisme n’y est-elle pas pour rien, ouvrant  par sa mécanique même une méditation sur la nature de ce que vivent les êtres au coeur de tous les lieux clos sécrétés par notre société.

ARCHIBALD PLOOM  

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