Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
CARNET 79 : JUSQU'A MA PETITE de Jacqueline MERVILLE :

 Le livre de Jacqueline Merville Jusqu’à ma petite m’a donné à réentendre les accents du monde, ou plus exactement de l’époque où j’étais petite. Certains lecteurs ont dû ressentir ces sensations en lisant Annie Ernaux : le sentiment d’avoir sous les yeux l’atmosphère, les échos, les références de leur temps. Je n’ai pas le même parcours que la narratrice du livre. C’est au-delà des faits racontés et de l’anecdote que s’est produit le choc. Cela tient à cet indicible qu’un auteur soudain formule pour vous. Jacqueline Merville m’a démontré que j’appartiens, que je le veuille ou non, à un temps, une classe sociale, une famille. Il faudrait que j’aille y voir de plus près : sommes-nous, elle et moi, de la même génération ? Peu importe après tout. Ce qui compte est l’impression produite par le texte. Je ne peux dire d’ailleurs que cela soit totalement agréable, loin de là. Il ne s’agit pas d’un retour nostalgique et douceâtre vers un passé idéalisé. L’électrochoc n’aurait pas eu lieu. Il s’agit de réentendre son époque avec ses fausses notes, ses aberrations, sa force et ses faiblesses. Ce récit plonge, selon moi, dans les années 1960, l’époque où les pères surveillaient les fréquentations de leurs filles, l’époque des lettres cachées, des colères subites et incompréhensibles des hommes, des colères jamais excusées, ni expliquées, l’époque où les femmes acceptaient, parlaient entre elles dans les cuisines, l’époque où l’on entendait des expressions comme « les cages à lapins » pour désigner des habitations de gens modestes, souvent des immigrés, « les femmes qui ne savent pas conduire », « les Arabes », « les planqués de fonctionnaires ». A ces mots lancés par les hommes lors des repas de fêtes, les femmes ne répondaient rien. Elles pardonnaient comme si elles évitaient ainsi l’effondrement de l’humanité autour d’elles. Ce récit se déroule du côté de Marseille tandis que j’étais dans le nord de la France. Cela est d’autant plus troublant. Le trait commun est l’immigration algérienne : des bras pour les usines du Nord, des hommes qui débarquent à Marseille de l’Algérie. L’étranger algérien fut d’un bout à l’autre de la France le bouc émissaire idéal. Dans le texte, un collégien algérien écrit à la narratrice, lettre qu’elle n’ose ouvrir. En écho, dans la cour de récréation d’une école primaire de mon enfance, un petit Ahmed me sourit et jamais nous n’oserons nous parler. Le poids des paroles des adultes creuse les séparations. Résonne encore « on ne fréquente pas les bicots ». Etrangement, en effet, une frontière secrète était dressée : les Algériens de chez moi, habitaient la cité à côté de notre lotissement mais les enfants des lotissements n’allaient pas jouer avec ceux des cages à lapins. La narratrice aura vécu à Marseille cette même atmosphère et reçu cette incongrue lettre d’un Algérien. Devenue adulte, elle décidera de traverser la mer, d’aller voir cette Algérie cachée. Dans une 4L et avec son fiancé, elle traverse, perce le mystère, juste pour aller vérifier que ce n’est pas comme on dit de ce côté-ci. Elle n’en reviendra pas indemne. Ce récit n’est ni une vengeance, ni un règlement de compte : il témoigne de l’impossibilité qu’il y a parfois à trouver une place au milieu des siens. A refuser la place que l’on vous assigne, il arrive alors que la santé mentale soit mise à l’épreuve. De retour de l’Algérie révélée, la narratrice tente de devenir enseignante, une fameuse « fonctionnaire planquée ». Peu à peu, cela dérape en elle, jusqu’à une fameuse sortie à la piscine avec sa classe et l’impossibilité de continuer est évidente. La folie guette. Ainsi, les deux parties de ce récit sont en vis-à-vis sans que toutefois l’une explique l’autre, ce serait trop simple. Lire ce texte est bousculant : le racisme passe d’époque en époque en France, changeant de cible : l’antisémitisme, la haine de l’Algérien, du Pied noir. Les femmes d’aujourd’hui savent-elles plus qu’avant faire taire les hommes ou crient-elles avec les loups ? Les cages à lapins sont devenues des maisons de carton sur terrains délaissés en bordure de routes et d’autoroutes. Plus aucun enfant « français » ne s’aventure de ce côté-là. Nos « bicots » s’appellent « Roms », « sans papiers », Roumains...et le racisme ne filtre plus seulement lors de repas de famille bien arrosés mais s’exprime ouvertement, dans la rue, à jeun ! Vers quelle folie projetons-nous nos adolescents, qui ne pourront même pas pour la plupart devenir des fonctionnaires planqués ? Marcelline vient de prendre un sacré coup au moral mais ne lit-on pas aussi pour recevoir quelques bons coups de pied aux fesses !

Jusqu’à ma petite / Jacqueline Merville / Editions Des femmes

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

--  Les carnets littéraires de Marcelline ROUX

--  Le classement littéraire CULTURE CHRONIQUE  

--  S'inscrire à la Newletter   

-- Le groupe Facebook CULTURE CHRONIQUE

--  La communauté Facebook CULTURECHRONIQUE 

--  Le twitter CULTURE CHRONIQUE 

 
Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :