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AVEC BASTIEN de Mathieu RIBOULET :

Sans doute n’aurais-jamais lu « Avec Bastien » si plusieurs amis libraires, journalistes et bibliothécaires ne me l’avaient chaudement recommandé. Certains d’entre eux ont quelques semaines de lecture d’avance sur les autres, les éditeurs leur faisant parvenir les nouveautés directement dans leurs boîtes aux lettres.  « Tu verras , c’est un petit bijou de littérature… »   « On se laisse vraiment prendre par une narration pleine d’élégance et d’habileté. » J’ai de la chance d’avoir des amis qui partagent leurs impressions de lecture avec moi car je ne connaissais pas le travail de Riboulet et je dois avouer que je passais à côté d’un véritable écrivain.

Mathieu Riboulet est un maître dans l’art de construire un roman à partir d’un personnage central. Le titre éponyme  « Avec Bastien » annonce d’emblée son projet. L’écrivain aurait pu le nommer de bien des façons, ce sera Bastien. « Appelons le Bastien. » écrit-il au début du roman comme on se jette dans le vide. Quoi qu’on dise la littérature est toujours affaire de décisions. On ne se lance pas dans une création littéraire de plusieurs centaines de pages sans avoir quelques idées sur celui qui va nourrir la structure narrative  du texte, pourtant je soupçonne Mathieu Riboulet  d’en connaître juste assez pour démarrer. Il fait partie de ces créateurs qui n’ont pas besoin de tout fixer à l’avance pour se lancer dans l’aventure  romanesque. Une ligne d’encre après l’autre il construit son œuvre, trouvant dans le mouvement même de son écriture des raisons de persévérer.

Comme beaucoup de lecteurs je reste toujours perplexe quant à la question du narrateur. Personnage ou pas, il est indispensable à la narration, disposant du pouvoir de faire vivre ou de tuer le roman dont il se fait la voix. Combien de fois ai-je définitivement abandonné la lecture d’une œuvre romanesque pour cause de délit de mauvais narrateur. La question est d’importance et les grivèleries nombreuses. Ici Bastien ne serait rien sans le narrateur et pourtant nous ne saurons que peu de choses sur ce dernier, sinon sa fascination pour le héros éponyme.

La rencontre entre les deux hommes est filmique. Tout commence par un film X gay où le narrateur observe un jeune homme qui subit les assauts sans frein de rudes gaillards. Surgissement du désir, d’une sexualité brutale et débridée, spectacle du sacrifice d’un être qui se donne tout entier à la pulsion de hardeurs qui reproduisent sur la pellicule l’éternité d’un désir à l’antique. La beauté, la grâce du jeune homme lui donne une aura si particulière que le narrateur bascule dans une dimension fantasmatique et lui invente une histoire. « Appelons le Bastien. » constituera en quelque sorte l’ouverture du travail narratif. Sublime mise en abîme de celui qui écrit un roman sur celui qui invente une histoire sur celui qui vit sa vie. 

Riboulet ne nous ménage pas, crudité du langage, scènes sexuelles brutales, plongée dans un univers pornographique où les postures semblent se dupliquer à l’infini. Et pourtant…. pourtant la phrase ribouletienne n’est pas sans un certain lyrisme associé à une indubitable poésie. Le regard admiratif du narrateur devient langage admirable sous la plume de l’écrivain. Le lecteur découvre le passé du jeune homme qui durant son enfance corrézienne est tombé amoureux de Nicolas qui mourra bientôt laissant son ami inconsolable. Désormais devenu régisseur, Bastien qui, au moment où débute le roman, a une trentaine d’années, se consacre à l’escalade et au tournage de films pornographiques homosexuels. Déplacement du corps sculptural de l’objet du désir à travers la pellicule et les rochers, entre terre et chair, il y a chez Riboulet  une dimension lawrencienne qui au-delà de la brutalité de certaines scènes recherche le beau – peut-être idéalisé par la pureté d’un désir né de l’enfance - au-delà de l’agitation et des étreintes frénétiques. 

Récit initiatique où le désir sexuel se mue finalement en désir de raconter,  d’inventer, d’écrire ; ce roman dévoile progressivement la tentative de Riboulet  de décrire le désir personnifié par Bastien, dans une mise à jour des différentes strates de ce qui constitue la pulsion qui nous pousse les uns vers les autres et qui, au-delà même d’une maîtrise de la narration consommée, fait de ce roman une véritable réussite littéraire. Le lecteur comprend que l’écrivain sculpte le portrait de Bastien avec toute l’acuité d’un esthète : brutalité des scènes sexuelles au premier plan mais reconstruction du désir dans une dimension où le personnage solaire qui embrase l’imaginaire du narrateur voit sa vie éclairée par la lumière sombre d’un deuil qu’il n’a jamais accepté. La partouze, la pornographie, les back room deviennent finalement anecdotiques puisque l’enfance peut surgir à tout moment y compris dans la banalité froide d’une scène de tournage X. Grenier de l’enfance où Bastien va découvrir très jeune des habits de femme qui détermineront son goût pour le travestissement. Voir le monde à travers les yeux d’une femme, désirer et être désiré comme une femme, devenir finalement celui qui n’est pas à la place où on l’attendait. 

« Avec Bastien » est un grand roman tout simplement parce qu’il parvient à peindre la complexité du désir. Celui qui est tapi en chacun de nous et que nous parvenons rarement à saisir dans sa pluralité. Désir qui plonge toujours ses racines dans l’enfance. Désir transcendé dans l’écriture d’une œuvre qui projette un certain nombre de thèmes contemporains comme le cinéma et le rapport à l’image, la pornographie, le rapport au corps ; thèmes qui interrogent finalement le regard que nous portons sur notre propre désir.

ARCHIBALD PLOOM (2011)

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