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ENTRETIEN AVEC JACQUES JOUET :

 Marcelline ROUX : Le 1 avril 1992, vous vous lancez un défi : écrire chaque jour un poème. Je ne sais si c’était un poisson d’avril mais cela fait  plus de 22 ans que vous êtes fidèle à cette promesse. On peut retrouver ces poèmes du jour dans Navet, linge œil de vieux et  Du Jour. Vous souvenez-vous ce qui a déclenché ce pari ? Savez-vous ce qui fait que vous tenez cette ascèse journalière ?

Jacques JOUET : C’était une sorte de poisson d’avril mais qui n’a pas duré comme tel plus de vingt-quatre heures. Dès le 2, ont commencé les choses sérieuses : ne pas déroger et ne pas s’arrêter.

       « Le véritable poète n’est jamais inspiré, il l’est toujours. » Cette phrase de Queneau m’impressionnait beaucoup et depuis longtemps. Il s’agit un peu d’en illustrer la pertinence.

       Quand on a commencé ça, il serait vraiment bête d’arrêter.

Marcelline ROUX : En plus d’être un gourmet, vous êtes un boulimique, notamment en matière de lectures. Vous n’aimez guère l’idée de palmarès ou d’auteurs préférés, lisant des auteurs  différents les uns des autres, passant ainsi d’un modèle à un contre-modèle. Vous avez souvent plusieurs chantiers de lecture et d’écriture en cours. Vous êtes un adepte de la table pleine. Ainsi, êtes-vous tout à la fois, poète, romancier, essayiste, dramaturge.  Pourriez-vous prosaïquement révéler vos recettes d’organisation temporelles pour mener tout cela de front et surtout ce qui vous fait choisir un genre en fonction d’un projet d’écriture ?

Jacques JOUET Ce ne sont pas pour moi des « genres » différents au sein de la littérature, mais des arts autonomes : poésie, roman, théâtre, essai. Ce sont donc aussi des métiers différents. Si le travail est toujours ennuyeux, l’exercice du métier non. Passer de l’un à l’autre est un plaisir permanent. Je nourris depuis longtemps une sorte de fantasme (purement mental) que je pourrais décrire ainsi : je vis dans un vaste atelier avec quatre grandes tables à l’horizontalité desquelles est associée la verticalité de quatre bibliothèques différentes. Entre ces cellules, de l’espace pour méditer en marchant d’une zone à l’autre.

       Concrètement, je n’ai pas d’organisation temporelle. Ça se fait au gré de mes envies, sauf contrainte extérieure liée à une commande. J’ai une façon de travailler plus fonceuse que précautionneuse. Même pas peur.

       J’hésite rarement entre deux arts quand il s’agit de diriger un sujet vers tel ou tel d’entre eux. La distribution s’impose sans doute en relation avec le noyau esthétique voire ontologique de chacun de ces arts : la mesure dans la langue pour la poésie, le personnage pour le roman, le personnage + l’acteur pour le théâtre, la phrase ruminative pour l’essai.

Marcelline ROUX : Vous avez dit que ce qui vous séduisait dans votre appartenance à l’Oulipo, c’est de ne pas écrire seul, de créer et d’inventer collectivement. Non seulement vous écornez l’image mythique de l’écrivain seul à sa table avec son chat sur les genoux et un verre de Whisky à portée de main mais plusieurs de vos contraintes inventées dont celle du poème du jour supposent que vous ne retravailliez pas votre poème une fois le jour fini. Croyez-vous que cela fait que les oulipiens semblent toujours pour ceux qui les rencontrent : des êtres plein d’énergie joyeuse au savoir incroyable, mais  ni prétentieux, ni pédants ? Pensez-vous que c’était déjà l’état d’esprit des fondateurs : François le Lionnais ou Raymond Queneau ? Cela ne bouleverse-t-il pas l’idée que l’on se fait traditionnellement d’une œuvre littéraire ?

Jacques JOUET : Le groupe est un phénomène complexe qui pourrait très bien déboucher sur le dogmatisme, le sectarisme et autres joyeusetés indigestes. Mais la solitude de même, possible source d’exaltation excessive, d’angoisse du peu de reconnaissance, d’aigreur…

       L’enthousiasme intellectuel était la plus belle qualité de François Le Lionnais. Un Jacques Roubaud a le même don. L’Oulipo m’a appris à me rire des hiérarchies : celles des grands genres au-dessus des petits, celle du tragique au-dessus du comique, celle des larmes au-dessus des rires, celle des sciences au-dessus des lettres (ou vice versa), celle de Henry James au-dessus de la BD, celle de la richesse d’argent au-dessus de la pauvreté…

       Seules comptent les transformations dont sont capables les métiers, parmi lesquels celui de vivre.

Marcelline ROUX : Vous ébranlez nombre de clichés : vous affirmez notamment ne jamais manquer d’inspiration et que la spontanéité en écriture est une illusion, que la contrainte permet de ne pas ronronner. Bref, vous ne semblez pas beaucoup croire au génie venu du ciel, ni à l’inspiration intérieure encore moins au don d’imagination ? Comment élaborez-vous vos déclencheurs de composition ?

Jacques JOUET : La mythologie créative-créationniste en art relève depuis toujours du marketing. Ça ne fonctionne pas comme ça. Qu’il demeure une partie mystérieuse, je veux bien, elle ne me dérange pas. Il y a déjà, avec les choses conscientes, énormément à faire. Les déclencheurs de composition sont à la fois personnels et communs, jamais tout à fait intimes, jamais entièrement communs.

       Je cherche des façons de faire qui me conviennent et qui me dérangent. « Un peu dérangé » est un euphémisme qui me va pour dire « fou ».

 Marcelline ROUX En plus de cette quête désirante permanente, l’humour est une basse continue dans vos œuvres : pas toujours celui que l’on repère facilement, quoique vous ne boudiez point les bonnes vieilles recettes, mais votre humour se faufile du côté de la forme, du pas de côté, de la mise à distance qui place le lecteur en connivence salutaire.  Est-ce pour vous un principe de bonne intelligence ?

Jacques JOUET : La lecture est au cœur de ce qui nous occupe si notre métier est de donner des choses à lire. Nous savons un peu de quoi il retourne. Perec a démontré que le puzzle n’était en rien un jeu solitaire.

Marcelline ROUX : Vous aimez vous adresser à votre « chère lectrice » et je trouve réjouissant ce féminin mis en valeur. Il est vrai qu’aujourd’hui, les études le prouvent, le lectorat se féminise mais cette adresse répond-t-elle à ce seul constat?

Jacques JOUET La lectrice, ma semblable, ma sœur, dont mes frères font partie.

Marcelline ROUX : Vous êtes un auteur faussement facile. Je ne parle pas seulement de la contrainte oulipienne qui oblige à se creuser la tête car vous êtes beau joueur et n’hésitez pas à dévoiler le dessous des cartes. Je parle plutôt d’un certain rapport  au vocabulaire, à la syntaxe, à la phrase, à cette idée de beauté que vous recherchez.  Quelle idée de la langue défendez-vous ?

Jacques JOUET : Le marketing dont je parlais plus haut tend à naturaliser l’œuvre. Mais la langue est une chose apprise et la suite des livres est une étude, ensemble une culture. L’idée de la beauté ne m’est pas étrangère, non dans ce qui serait une déflagration indiscutable comme inexplicable, mais au contraire comme un processus, un passage, l’une des « choses communes » les plus vitales.

       Je tiens à parler d’art dans l’œuvre d’art, et le plus concrètement possible.

Marcelline ROUX : Ce rapport exigeant à la langue n’empêche aucunement que vous évoquiez  le quotidien, le corps, la nourriture, le sexe avec crudité parfois. Est-ce encore une manière de décaper les clichés, ou de garder en vie les traces d’un certain mai 68 ?

Jacques JOUET : Je ne suis pas particulièrement un thuriféraire de mai 68 (Flaubert en parle admirablement dans L’Éducation sentimentale). Là encore, la bienséance repose sur une hiérarchie des choses dicibles. Rabelais m’a appris que la preuve de la résurrection par Panurge d’Epistémon mort à la guerre n’est ni un battement de cœur ni une parole, mais un pet.

Marcelline ROUX : Je repère dans vos textes une forme d’engagement politique : le Cocommuniste, votre pièce sur la justice avec Charolais, Vanghel etc…Ils creusent chacun à leur façon un certain rapport à l’histoire. Vous sentez-vous à votre façon  un auteur engagé ? Sur quoi travaillez-vous pour le monde d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus? 

Jacques JOUET : La transcendance ne m’angoisse pas. Il y a des transcendances. L’Histoire en est une, c’est pourquoi je lui mets une capitale. La confrontation avec la matière historique est l’une des seules façons que j’ai trouvée de ne pas verser de larmes sur le présent ou sur l’avenir du monde. L’âge d’or n’a pas d’archives et les jours du système solaire sont comptés.

       Le monde d’aujourd’hui est le sujet des poèmes, des romans, des drames, des essais.

       Ce qui me préoccupe le plus ? Comment élargir le champ des choses communes.

 

marcelline2.roux@laposte.net -                                           -

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