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MARK ROTHKO : RÊVER DE NE PAS ETRE de Stéphane LAMBERT :

Stéphane Lambert a publié récemment un petit essai passionnant intitulé “Mark Rothko : Rêver de ne pas être” (Arléa-Poche), ouvrage d’une centaine de pages qui éclaire l’œuvre de Marcus Rothkowitz, émigré letton qui deviendra Mark Rothko par la grâce de sa naturalisation américaine.  Peintre atypique qui s’orienta progressivement vers l’abstraction, Rothko est surtout connu pour ses fameux aplats de couleurs ; cette couleur qu’il travaillera  avec passion jusqu’à sa mort le 25 juillet 1970.

Archibald Ploom :  Stéphane Lambert, ces dernières années la question de l’art est devenue prédominante dans votre œuvre.  Est-ce une passion ancienne ou un intérêt qui s’est développé progressivement ? Quelles ont été les étapes de cette prise de conscience ?

Stéphane  Lambert : J’ai l’impression que l’art a toujours exercé sur moi un attrait particulier. Comme une parole non dite qui m’était adressée, les œuvres d’art semblaient capables à la fois de m’émouvoir et de rendre compte de cette émotion. La référence à l’art est donc présente dès mon premier livre, et ensuite, je crois bien, dans tous ceux que j’ai écrits. Mais c’est vrai qu’il a fallu pas mal de temps pour que l’art devienne le sujet central d’un livre. Sans doute que je ne me sentais pas « autorisé » avant à l’aborder de manière frontale. Pourtant la rencontre avec l’œuvre de certains artistes a compté dans ma vie autant, sinon plus, que certaines autres expériences. Et au fond, si l’art occupe une telle place, joue un tel rôle dans un parcours, cela donne une « expertise » suffisante pour pouvoir en parler. C’est donc sous cet angle, à partir de ce lien personnel et intime que j’entretiens avec l’art, que je me suis mis à écrire sur des artistes. Le premier fut Monet, et je dois dire que le livre s’est imposé à moi comme une évidence lorsque je me suis retrouvé devant un panneau des Nymphéas à la fondation Beyeler.

Archibald Ploom :  Comment Rothko est-il entré  dans votre vie au point d’avoir le désir d’en faire un livre ?

Stéphane  Lambert : C’est une très longue maturation. Un cousin peintre m’a prêté un petit catalogue d’exposition de Rothko lorsque je devais avoir 18-19 ans – je ne le lui ai d’ailleurs rendu que lorsque j’ai publié mon propre livre, à savoir 18 ans plus tard… J’ai été tout de suite fasciné par cette peinture, je devinais derrière le caractère informel des œuvres de Rothko une intense expérience intérieure, une violence aussi qui m’interpellait. Mais bien entendu, longtemps, pour moi, il a été impensable de mettre des mots là-dessus. Jusqu’à ce que je voie un très beau documentaire retraçant sa vie d’artiste, et qui revenait sur son enfance en Lettonie. Et là, de nouveau, l’idée du livre m’a frappé comme une évidence : sa peinture semblait avoir tellement gommé la trace de ses origines que forcément ce travail d’effacement était chargé de tensions que j’ai voulu appréhender, parce qu’évidemment elles me renvoyaient à mes propres tensions. C’était comme si tout à coup je comprenais clairement pourquoi sa peinture me touchait à ce point.

Archibald Ploom : Vous revenez sur l’origine lettone de Rothko.  Vous vous êtes d’ailleurs rendu à Dvinsk, aujourd’hui Daugavpils, une ville post-soviétique où l’on tente difficilement de tirer profit de la célébrité mondiale du peintre

Stéphane  Lambert : Depuis que j’y suis allé, le Centre Rothko, que j’évoque dans le livre, a ouvert ses portes, en grande partie grâce au soutien des enfants du peintre. Je ne sais pas si cela va rendre la ville moins sinistrée. C’est une ville un peu difficile d’accès, et il faut vraiment avoir une raison pour s’y rendre. En tout cas, lorsque j’y suis allé, je n’ai évidemment rien retrouvé de ce que je m’étais imaginé. La ville n’avait plus rien à voir avec celle qu’avait connue Rothko au début du 20e siècle à l’époque de l’Empire russe. Et quand bien même n’aurait-elle pas tant changé, on se leurre toujours en pensant qu’il suffit de se rendre là où a vécu un artiste pour y percevoir ce qu’il a perçu – et perdu dans le cas de Rothko.

Archibald Ploom :  Rothko doit finalement sa carrière américaine aux persécutions dont les juifs étaient victimes en Russie. Il restera toute sa vie un déraciné.

Stéphane  Lambert : Je ne dirais pas les choses de manière aussi nette, on ne sait jamais précisément ce qui joue dans l’accomplissement d’une vocation, et heureusement. Mais c’est sûr que cela a influencé directement l’homme et l’artiste qu’il est devenu. Rothko n’est pas quelqu’un qui s’est beaucoup répandu en confessions intimes, mais le souvenir de ces persécutions semblait bien ancré en lui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a voulu acquérir la nationalité américaine, pour être sûr de ne pas devoir retourner en Europe au moment de la politique anti-juive d’Hitler. Il est vrai que Rothko est resté un artiste déraciné, et cette dimension est doublement présente dans son travail : d’une part, parce que Rothko s’inscrit sciemment dans une tradition de peinture européenne, et d’autre part, parce que ce déracinement va donner une implication humaine et profonde à ses recherches esthétiques dans l’informel.

Archibald Ploom :  A certains moments de votre texte vous vous adressez directement à Rothko à la seconde personne du pluriel.  Il vous répond évidemment silencieusement. L’exploration du silence est l’une des vertus de la peinture de Rothko.

Stéphane  Lambert : Un silence habité. C’est sans doute ce qui me touche le plus dans l’art : cette communication, ou communion, qu’il rend possible entre des êtres vivant à des temps différents, autrement dit entre des vivants et des morts. Le silence est cet espace où l’on accepte d’appartenir, d’être relié à une dynamique dont nous ne sommes que les manifestations. C’est donc un moment à la fois d’élargissement et de suspension d’être. En acceptant le silence, on ne reste pas cloisonné dans les limites de son individualité et de sa conscience.

Archibald Ploom : On oublie souvent que Rothko a été d’abord un peintre figuratif.  Vous pointez l’importance de L’Atelier Rouge de Matisse dans l’orientation de Rothko vers la couleur.

Stéphane  Lambert : A partir du choc éprouvé face à cette œuvre de Matisse, Rothko comprend que ce qu’il cherche à exprimer ne peut s’atteindre qu’en débordant le cadre de la figuration. Les figures vont alors se morceler, se diluer, se fondre dans la couleur, jusqu’à ce que la couleur, l’effet de la couleur, devienne simultanément l’objet et le sujet des œuvres. Mais dans ce qu’on appelle l’abstraction, et celle de Rothko en particulier, il s’agit toujours de trouver une forme (même si elle est informelle), une apparence visuelle, à quelque chose qui n’est pas exprimable autrement.  

Archibald Ploom :  Vous abordez aussi l’influence des peintres italiens sur la réflexion picturale de Rothko.

Stéphane  Lambert : Il devait être terriblement sensible à la simplicité des motifs et le rôle fragile des couleurs de certaines fresques italiennes, comme celles de Fra Angelico au monastère San Marco à Florence. Par leur humilité, ces œuvres acquièrent une force invraisemblable. Il sentait là derrière une vie intense consacrée à la peinture et, à travers elle, à une autre quête. On ne peut pas dissocier chez des artistes comme Rothko la recherche formelle du questionnement spirituel.

Archibald Ploom : Rothko était intransigeant sur le sens profond de son travail, l’épisode des Seagram Murals le rappelle.

Stéphane  Lambert : Rothko avait une haute idée de l’art, pour lui c’était un moyen de traduire des choses essentielles, d’aller au-delà de la réflexion, de sonder le mystère de notre présence au monde. Pour que l’art puisse jouer un tel rôle, il faut bien sûr une implication totale du créateur mais aussi une attention extrême du regardant. Le lieu d’exposition et la « scénographie » des œuvres sont des éléments clés pour permettre un tel échange. Lorsqu’on lui a proposé de peindre la série dite des Seagrams, il a accepté car il rêvait de créer un cycle pour un lieu, mais il s’est rendu compte en cours de route que le restaurant Four Seasons n’était pas le monastère San Marco, que ses œuvres n’y seraient perçues par la clientèle chic que comme de simples objets de décoration. Il a donc renoncé à la commande, a gardé ses œuvres et a rendu l’argent.

Archibald Ploom :  Les Seagram Murals sont désormais dispersés aux quatre coins du monde : Angleterre, Etats-Unis, Japon… A l’image du travail de Rothko qui est désormais totalement mondialisé…

Stéphane  Lambert : Avec ce que ça recouvre aussi comme dangers ou malentendus : les écrans de couleur de Rothko sont tellement connus qu’ils sont devenus des images reproduites à l’envi, des emblèmes de l’art moderne vidés de leur intensité. C’est la raison pour laquelle il faut aller voir les Rothko en vrai, et de près. Pour s’immerger dans leur matière. Revenir à leurs origines.

Archibald Ploom :  Vous avez traversé le monde pour écrire ce livre et vous le refermez sur la chapelle qui porte son nom à Houston.

Stéphane  Lambert : L’art est un voyage. Et j’aime l’idée qu’on doive voyager pour voir les œuvres. Si on aime certains artistes, il y a des lieux incontournables où l’on doit se rendre. C’est le cas de la chapelle Rothko. Ce lieu a été conçu dans l’esprit de son œuvre, afin que tous les éléments soient réunis pour donner à sa peinture sa pleine potentialité.

Archibald Ploom :  Le titre de votre ouvrage renvoie au positionnement existentiel de Rothko. On retrouve dans son travail une certaine idée des philosophes de l’école de Kyoto, la recherche d’une forme de néantisation de la conscience… Rothko en maitre zen ?…

Stéphane  Lambert : Malheureusement je crois qu’il faut faire une distinction entre sa peinture et l’homme. Ce qu’il a trouvé dans son art, je crains qu’il ne l’ait pas trouvé dans sa vie. Malgré ce qu’il a réussi à atteindre formellement, il est resté quelqu’un d’intranquille et d’inquiet jusqu’au bout. Il ne s’est pas libéré de ses propres tensions. Son œuvre est restée pour lui un idéal, un rêve inexaucé d’apaisement, de libération de ce qui tyrannise à l’intérieur.

Archibald Ploom :  Dans la dernière partie de votre livre, vous citez Maître Eckhart en résonnance avec l’œuvre de Rothko. Quel rapport faites-vous entre ce mystique rhénan du XIVe siècle et le peintre américain ? 

Stéphane  Lambert : Il y a déjà cette idée de l’instant qui inclut tous les instants, passés, présents et à venir, et qui est pour moi l’instant de communion avec l’art. C’est une autre temporalité, à l’intérieur du mouvement du temps, un temps immobile, auquel l’art donne accès. Il y a cette autre idée de l’ineffable : Dieu est néant, c’est-à-dire qu’il n’est pas tout ce qu’on peut concevoir. Peu importe ce qu’on met derrière ce mot de Dieu, il me semble que l’art de Rothko est l’expression même de cet ineffable. Enfin, je suis profondément touché par la quête de ces deux hommes, qui acceptent d’en passer par l’épreuve de la solitude parce qu’ils veulent atteindre quelque chose qui concerne tous les hommes.

Archibald Ploom :  Au terme de cette quête à travers l’œuvre de Rothko, qu’avez-vous appris que vous ne saviez pas ?

Stéphane  Lambert : Je vais vous dire une banalité : plus j’avance, et plus je perds toute certitude, toute référence, plus le doute occupe de place. Et sur ce chemin incertain, l’art est une manière de partage de ce qui fait notre extrême vulnérabilité. Il nous donne le courage, et peut-être même le goût, de continuer d’avancer.

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