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CARNET 81 : FAIRE CONFIANCE À SON LIBRAIRE :

 C’étaient les vacances, j’avais préparé avec soin mon rituel bagage « bibliothèque », certaine que l’été allait fournir sa récolte de pages lues. J’avais glissé des livres de tous horizons et un même un vieux folio de poèmes baudelairiens, au cas où. J’étais passée chez mon libraire, histoire de ne pas me retrouver en manque. Sur ses conseils, j’avais acheté deux livres de poche, Un Bonheur parfait de James Salter et Le Maître des illusions de Donna Tartt. Je partais armée pour faire face aux jours de pluie, aux heures vides de la sieste, aux instants suspendus et méditatifs des bords de lac ou des retours de promenades en montagne. C’est ainsi que certains heureux hommes vivent leurs vacances. Rien ne s’est passé comme prévu. Je ne peux incriminer le soleil : il a été beau joueur, laissant les nuages et la pluie faire leur office et offrir des temps de replis stratégiques pour lire. Je ne peux m’en prendre qu’à moi. Je ne parvenais pas à entrer en lecture. Je ne passais pas des heures inconsidérées devant un écran : ni télé, ni internet en vacances comme chez moi. Se cachaient pourtant deux concurrents de choix : la radio Suisse romande et un jardin à déchiffrer. La radio Suisse romande laisse parler ses invités, et ses auditeurs entrent du coup dans les méandres d’une pensée. C’est une radio où l’on prend luxueusement le temps : deux heures avec Roger Vaillant, chaque matin plus d’une heure de débats contradictoires entre libraires et représentants d’Amazon, pro et anti-nucléaire ou pro ou anti l’apprentissage du français à l’école primaire. Je me régalais de réentendre comme lors des anciennes émissions de France culture, non des experts, toujours les mêmes, qui n’ont plus aucune expérience de quoi que ce soit et déversent leur discours convenu mais des personnes qui modestement connaissent leur sujet. Bref, j’ai allumé par temps pluvieux la veille radio de la vieille cuisine de la vieille maison suisse et je l’ai écoutée tout en faisant des pots de confiture pour l’hiver : on n’est jamais trop prudent. Quand le soleil daignait se montrer, j’enfilais mon costume de jardinière et partais à l’assaut des végétaux qui n’avaient pas croisé la faux depuis deux ans et en avaient sacrément profité. J’étais devenue « une sans livre », vivant des jours sans pages, sans écrire, étrange parenthèse, perdue au milieu des vaches. Je me désolais de voir tous les livres embarqués aussitôt ouverts, aussitôt fermés. Je m’inquiétais sur mon état mental. Dans un dernier sursaut, j’ai fouillé au fonds de mon sac et j’ai retiré les deux livres de poche achetés en librairie. J’ai choisi le Salter pour sa couverture avec un bouton de pivoine rose qui me permettait de rester côté jardin. J’ai glissé tout doucement dans ces pages, l’air de rien. J’avais le sentiment de lire la vie et cela m’a paru presque fade. Je cherchais l’effet, la tournure « choc » avec cette envie d’être embarquée. Les auteurs américains ne sont-ils pas les derniers raconteurs d’histoires ? J’attendais de voir. Les chemins minuscules d’un couple américain que je suivais pas à pas ne donnaient pourtant pas dans l’Indiana Jones. J’aurai plutôt cru lire un Proust américain qui aurait raccourci sa phrase pour l’adapter à l’époque, sauf que cette fois, c’est une femme, Nedra, et non un narrateur masculin, qui peu à peu ajuste la focale. C’est autour d’elle que le roman s’intensifie tandis qu’elle quitte sa famille. Toutefois même la séparation n’est pas traitée comme un drame : c’est un événement comme un autre d’une vie éphémère et pourtant radicale. Nedra part comme si elle donnait enfin un peu de place à sa curiosité pour l’Europe, les fleurs, pour sa façon d’être dans une chambre d’hôtel. Rien d’extraordinaire en somme et pourtant, j’ai reconnu les sensations de lecture décrites par Jérôme Ferrari dans le Monde des livres sur un autre roman de Salter. « Salter décrit chaque événement comme s’il était déjà, au moment même où il se produit irrémédiablement passé. Mais il le fait sans amertume, avec une bienveillance admirable, comme si les moments de joie étaient d’autant plus précieux que la certitude de leur caducité en corrompt la saveur. » Comme Jérôme Ferrari, j’ai achevé ma lecture dans la plus grande mélancolie. J’avais alors quitté le Jura suisse pour le Jura français et trottais dans les paysages de Courbet. Il me restait vingt pages à lire. Je me suis installée au bord de la Source du Lison. L’air était empreint d’humidité, le bruit de l’eau intense et j’ai lu assise sur une pierre. La dernière phrase du roman m’a tenue longtemps muette face à l’eau. Cette phrase est celle de Viri, le mari, revenu après la mort de sa femme sur le lieu de leur vie commune. « Cela n’avait été qu’un rêve. Une longue journée, un interminable après-midi, des amis s’en vont, nous restons sur la berge. Oui, songea-t-il, je suis prêt, je l’ai toujours été, je le suis enfin ». Les souvenirs avec Nedra plus que jamais vivaces en lui, Viri, est-il enfin prêt à vivre ou à mourir ? Mon éphémère présent au bord du Lison a pris une saveur tenace grâce à ce roman faussement fade. J’ai eu raison de faire confiance à mon libraire. Je commence Le Maître des illusions de Donna Tartt de ce pas ! Je deviendrai sans aucun doute avec le temps et malgré moi « une sans dent » mais sûrement pas « une sans livre ».   

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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