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CARNET 82 : DES LECTURES-DEVOIRS :

Parfois, j’ai des devoirs de lecture. Mon ingénu vagabondage dans les livres se trouve  interrompu et il me faut lire tel ou tel. Le plus souvent, je déteste que l’on m’impose des livres même si je dois avouer que d’avoir des devoirs de lecture permet de bousculer mes habitudes et d’ouvrir mon horizon de pages. Quand je parle de devoirs, je ne pense pas aux lectures conseillées par des amis : j’ai envie de vivre en compagnie des auteurs dont ils me parlent avec ardeur. Quand je parle de devoirs de lecture, je pense soit à des obligations professionnelles, il en faut bien, soit aux lectures contextuelles. J’évite au maximum les secondes : ces livres dont tout le monde parle et qu’il faut nécessairement lire pour participer un tant soit peu à la vie de ses contemporains. Ces devoirs-là, je les réduis au strict minimum tâchant de ne pas prendre trop de risque. Il vaut mieux ne pas avoir lu le roman dont tout le monde parle que de l’avoir lu et détesté. Vous passez pour une déconnectée dans le premier cas et l’on vous pardonnera votre côté « tête en l’air » mais si vous osez dire que vous n’avez pas aimé la dernière tocade du moment alors le soupçon pèsera et vous serez une empêcheuse de tourner en rond ou l’élitiste de service. N’allez pas croire toutefois que l’engouement durera plus de quelques mois ! Peu de ces élans contextuels creusent un sillon. Présenter un ou deux ans après le même auteur à ces lecteurs et il se pourrait qu’ils n’aient aucun souvenir du nom et encore moins des pages adulées. Bref, il faut savoir raison garder et ne pas trop s’éloigner de son champ de lectures pour ensemencer véritablement son esprit et son âme.  Comme malheureusement, je ne suis pas, comme la plupart d’entre nous, immortelle, il me faut au fil des ans ne pas perdre de temps et savoir arrêter une lecture. C’est dire que j’ai débuté Devenir Carver  avec les doigts lourds pour ne pas dire avec des pieds de plomb. Il me fallait lire ce livre qui faisait partie d’une sélection et je devais, comble de punition, en faire une fiche de lecture. Toutes les conditions étaient réunies pour que l’ouvrage traîne du chevet de mon lit, à ma table de cuisine en passant par mon bureau ou le transat du jardin avant que je ne m’y aventure. Je tourne  longtemps, trop longtemps, autour des devoirs de lecture, reculant le moment fatal, préférant tenir en main, dès le café du matin, les Tridents d’Octogone de mon fidèle Jacques Roubaud même si ce dernier recueil sonne douloureusement  « l’ an climatique ». Le poète de 82 ans s’efforce de « s’éreinter à réussir à être prêt à pouvoir admettre prévoir contempler attendre décider   voir    sa mort. » Dois-je accepter que JR, lui aussi, soit mortel ? Impossible ! Mais c’est une autre histoire. Il fallait que je me résolve : Devenir Carver et son auteur Rodolphe Barry s’impatientaient et se moquaient de  mes obsessions  roubaldiennes.  J’ai fini par plonger dans Devenir Carver. Rodolphe Barry réussit avec ce roman à réécrire de façon contemporaine, genre caméra à l’épaule, à la manière d’un Cassavetes, les méandres de la vie du nouvelliste et poète américain Raymonde Carver. Il décape à jamais les clichés de la figure de l’écrivain et ajoute à sa façon un chapitre  à la Lettre à un jeune poète. Nous embarquer dans la vie de Carver n’est pourtant pas une sinécure : père à vingt ans, endetté, accumulant les petits boulots jour et nuit pour faire face aux dépenses familiales, sombrant dans l’alcool, addict au tabac. Il persistera toute sa vie à vouloir pacifier son existence et l’écriture sera l’instrument de cette quête incessante et douloureuse.  Deux femmes compteront absolument dans sa vie d’homme et d’écrivain. Rodolphe Bary présente d’ailleurs ceux qui entourent Raymond Carver avec bienveillance ce qui fait de ce roman, non une traversée des bas fonds américains à la Faulkner, mais une voie vers l’émergence heureuse d’une singularité de vie et d’écriture celle d’un Carver. Devenir Carver c’est oser devenir soi contre vents et marées. Ce livre écrit sur trois ans, respire la passion de Barry pour Carver. Son évocation fictionnelle est plus que documentée, même si Carver n’a laissé ni journal intime, ni de nombreuses correspondances.  Ses entretiens, les entretiens d’autres auteurs américains et notamment ceux du Montana, balisent le parcours. Rodolphe Barry se place tout proche de Carver, le suit jusqu’au bout, dans ses déprimes, ses résurrections, ses amours, ses doutes, dans son travail acharné d’écriture, de lectures, de relations avec ses éditeurs. On finit par douter en tant que lecteurs, perdant patience à voir ce Ray enlisé, épuisé, sans cesse rattrapé par la rudesse de la vie des pauvres. On découvre à contre coeur à quel point tout peut s’accumuler et faire barrage. La fin est presque radieuse malgré la mort précoce à 53 ans. L’homme est devenu contemplatif face à l’océan, serein et plein de gratitude. L’auteur a atteint la perfection, celle qui empêche de dormir si une virgule n’est pas à sa place, et approche la prose de Tchekhov. Rodophe Barry a réussi ce pari fou de métamorphoser la tourmente carvérienne en quête spirituelle. Il avait dans son livre précédent suivi Charles Juliet : passer de Juliet à Carver semble à première vue incongru, en refermant Devenir Carver, je sais que ce n’est pas un hasard.

 

Rodolphe Barry / Devenir Carver / Finitude

Et bien évidemment : Jacques Roubaud / Octogone / Gallimard (livre de poésie, quelquefois prose)

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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