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NOM DE PAYS, KARL de Sophie SCHULZE :

Voilà un petit essai tout à fait réjouissant qui parvient en une soixantaine de pages à nous introduire au coeur  de la réflexion de Marx et de la pensée marxiste.  Ce tour de force vaut le détour d’autant que l’auteur, Sophie Schulze, maintient le lecteur en tension jusqu’au terme de l’ouvrage.  Nom de pays, Karl  se lit vite mais peut cependant se relire lentement. L’auteur possède une redoutable capacité de synthèse qui permet de saisir les articulations clefs de la pensée du grand homme. Le cheminement de Marx parait limpide quand on lit Sophie Schulze.  L’ouvrage suit la pente d’un Marx plus philosophe que politique et c’est sans doute ce qui fait son intérêt.  Où l’on découvre que l’oeuvre de jeunesse de Marx, les fameux manuscrits de 1844, ne seront traduits en France dans leur intégralité qu’en 1962.  Texte fondamental pourtant où Marx se collette avec son ainé Hegel. C’est important parce que c’est le moment où il rompt avec l’hégélianisme trop abstrait, trop idéaliste à son goût dés lors qu’il s’agit de penser l’aliénation et la production.  Hegel la tête dans les étoiles, Marx les mains dans le cambouis…

   Comme l’explique Sophie Schulze “Ces manuscrits n’étaient pour Marx que des notes. Et ils ont parfaitement rempli leur office: il a mis ses idées au clair. Il a trouvé ce qu’il cherchait : la raison, le domaine et la méthode qui dirigeront dorénavant son esprit.” Sauf que les Manuscrits  de 1844 disparaissent aussi sec du paysage puisque les marxistes ne prendront connaissance de ces derniers qu’en … 1932. “Pour le dire plus clairement  : Rosa Luxembourg, Gramsci, Lénine, Trotsky ont pensé et agi sans savoir comment Marx avait réglé ses comptes avec Hegel.”  Et quand on y réfléchit c’est tout de même une sacrée affaire pour des gens qui avaient les deux pieds plongés dans l’idéologie. Ne pas avoir lu le texte majeur concernant la critique de la dialectique de Hegel c’est un peu embêtant.  Mais il en va ainsi de la pensée des grands hommes.

   A noter le passage réjouissant  où Sophie Schulze, avec un art consommé de la formule  - l’humour n’est d’ailleurs jamais loin - parvient à pointer les apports successifs des grands marxistes pour sortir du système infernal de la marchandisation, de la déshumanisation et de l’aliénation où sont impliqués l’Etat, le droit, la religion, la philosophie. Sont convoqués Gramsci, Lukács, Trotski, Lénine, Rosa Luxembourg, Pannekoek qui vont échanger dans un dialogue savoureux. Il ne manque plus qu’Hilferding et la liste était quasiment complète.  Joli travail de synthèse. Sophie Schulze  rappelle d’ailleurs au début de son essai  l’importance de l’influence de Ludwig Feuerbach qui considère qu’il faut remettre la dialectique  hegelienne les pieds sur terre “… autrement dit partir du positif.” Mais Marx n’est pas totalement d’accord avec la méthode de Feuerbach, il a le sentiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment au négatif dans la dialectique et en particulier le négatif du négatif, ce positif absolu.  “Feuerbach prend le positif absolu  (l’objet, le sensible, le concret). Et laisse choir la négation de la négation (l’activité de la conscience)” Mais le positif Feuerbachien est trop absolu pour être proche du concret et de la conscience véritable. Selon Sophie Schulze Marx  pour que le sensible prenne enfin vie va attaquer Hegel en refusant d’opposer un objet à une conscience, comme Feuerbach l’a fait. “Il veut opposer une activité (objective) à une autre (celle de la conscience).”  Marx veut un homme en chair et en os et pas sa seule conscience. Il veut des hommes “qui se réalisent dans leurs activités, dont la vie a une force et une forme productives.”  Quant à Hegel,  Marx souhaite comme lui l’activité “mais plus centrée sur elle même, dans la contemplation narcissique de ses propres capacités.” Marx place derrière l’activité, des rapports.  L’idée est tout simplement génial. “ Certes, je reconnais l’objet comme une extériorisation de ma conscience. Pour cause ! C’est moi qui l’ai produit . Seulement, en retour, l’objet agit aussi sur moi. Ne serait-ce que parce que j’en ai besoin. Sans lui, point de satisfactiont de plaisir, comme nous nous en apercevons cruellement quand l’objet nous fait défaut.” Pour Marx l’aliénation ce n’est pas l’objet.  C’est plutôt que “l’objet de mon travail, la réalisation de mes forces productives puisse me manquer jusqu’à se retourner contre moi.” 

  La synthèse est tout simplement impressionnante autant d’ailleurs que le salutaire coup de projecteur sur le travail de Gérard Granel, fondée sur l’ontologie de la production, que Sophie Schulze préfère au tour de passe-passe althusserien et sa fameuse “coupure épistémologique” à propos des manuscrits de 1844.   

Ce “Nom de pays, Karl” plein de verve et d’humour possède aussi de fortes vertus pédagogiques qui invite le lecteur, au terme de ses 66 pages, à réexaminer l’oeuvre de Marx à la lumière des analyses du jeune Karl . Un changement de perspective passionnant et rafraichissant loin, très loin du marxisme académique à la française

ARCHIBALD PLOOM

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