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ENTRETIEN AVEC L'ECRIVAIN SOPHIE SCHULZE :

 Ceux qui ne connaissent pas encore l'oeuvre romanesque de Sophie Schulze ont de la chance, en effet cet auteur publication après publication s'affirme  comme l'un des écrivains majeurs de sa génération. Ses romans, souvent concis, vont toujours à l'essentiel et ne font jamais l'économie de s'interroger sur l'histoire des hommes et des idées. Cet entretien nous permet de découvrir une oeuvre littéraire riche, ambitieuse et profonde.

Archibald PLOOM :  Votre premier roman  Allée 7, Rangée 38 débute en 1939 par une anecdote qui se déroule à Königsberg la ville d’Emmanuel Kant. Des touristes viennent visiter la maison du philosophe, le lieu où il a écrit ses trois Critiques . Ils sont déçus… évidemment.

Sophie SCHULZE : Il est difficile en effet d'imaginer plus de contraste entre la vie d'un homme et son œuvre qu’avec Emmanuel Kant. Le célèbre "il est né, il philosopha, il mourut" lui va comme un gant. Königsberg a été entièrement détruite pendant la guerre. Aujourd'hui, la ville est une enclave russe, Kaliningrad. J'aimais l'idée de partir de cette ville, non seulement parce que Kant est le père fondateur de la philosophie allemande, mais aussi en raison de ce passage de l'Allemagne à la Russie. Le front de l'Est, peu étudié dans les manuels d'histoire français, est central dans l'histoire de l'Allemagne. Et de la Russie, bien sûr.

Archibald PLOOM : Allée 7, Rangée 38  est traversée par les philosophes allemands : Kant mais aussi Nietzsche, Marx, Heiddeger, Husserl, Hannah Arendt. Des personnalités qui ont considérablement influencé la philosophie. Pour les trois derniers ils sont aussi les acteurs volontaires ou non de l’histoire qui se fait et elle est terrible…

Sophie SCHULZE : Ces philosophes ne sont pas des acteurs politiques. A l'exception peut-être d'Arendt, mais après guerre, avec le procès Eichmann. En revanche, ils sont  des acteurs éminents de la culture allemande. Ce sont les grands hommes non de l'histoire, mais de l'esprit. Relativement à l'histoire, c'est plutôt leur impuissance qui est frappante, en dépit, pour certains (Arendt et Husserl notamment), de leur lucidité. Les acteurs politiques de l'Allemagne, en revanche, ne sont jamais cités dans le texte. Volontairement. Comme si l'histoire de l'Allemagne au XXème pouvait être aussi racontée, du point de vue de sa signification et de ses enjeux, sans que le nom des politiques ne soit une seule fois cité. Ce qui est une autre façon de se réapproprier cette histoire.

Archibald PLOOM : Il y a aussi dans Allée 7, Rangée 38   Walter, un Allemand qui va se réfugier en France  avant la seconde guerre mondiale.  Un seul point commun avec les grands esprits qui traversent le roman : l’Allemagne.  

Sophie SCHULZE : Du point de vue de l'intrigue, il n'y a en effet aucune passerelle entre "la grande histoire" de la philosophie allemande, et celle des personnages anonymes que le lecteur suit en parallèle. Si ce n'est qu'ils sont tous pris dans ce mouvement guerrier et totalitaire qui les dépasse. Ce point commun est illustré par la première phrase "Notre histoire commence en Allemagne". Ce "nous" a des significations multiples. Du point de vue de la technique narrative, c'est une façon d'engager le lecteur. Mais ce "Nous" est aussi le "Nous », beaucoup plus problématique, de l'idéologie nationale-socialiste : "Nous autres les Allemands" (que l'on retrouve sous la plume de Heidegger encore en 1945). Mais si l'on se place du point de vue des destins individuels, il n'y a pas en réalité cette communauté de destin visée par l'idéologie nazie. D'où l'absence de passerelle entre les philosophes allemands, représentants de la grande histoire, et les personnages littéraires.

Archibald PLOOM :  On va retrouver  Martin Heiddeger dans votre dernier roman A+2.

Sophie SCHULZE : Dans A+2, j'aborde, contrairement à Allée 7, rangée 38, la question de la culpabilité issue du passé nazi.  A ce titre, Heidegger était incontournable. L’engagement nazi de Heidegger n'a jamais fait aucun doute, même avant la publication des Carnets noirs.

Archibald PLOOM : Martin Heiddeger est sans doute le plus grand philosophe du XXème siècle. Vous l’avez lu, il vous a visiblement fascinée.  Mais il y a l’Histoire. Elle pèse très lourd dans son cas. Par le fait même du poids de son oeuvre, de sa philosophie et de ses engagements.

Sophie SCHULZE : L'engagement nazi de Heidegger fait l'objet d'un débat incessant depuis 1945. Il y a eu son procès en Allemagne en 1945. Puis, en France, l'affaire Farias et la publication du Discours du rectorat par Gérard Granel. Actuellement, ce sont les Carnets noirs, publiés l'année dernière en Allemagne, qui sont au centre de la polémique. C’est comme la répétition constante d'un traumatisme : comment le plus grand philosophe allemand du XXème siècle a-t-il pu être nazi ? Toutefois, à chaque réouverture du procès en nazisme de Heidegger, on observe un déplacement, et un approfondissement, de cette question. Si le nazisme de Heidegger, y compris dans sa dimension antisémite, ne fait aujourd'hui plus aucun doute, il nous reste maintenant à savoir dans quel mesure le poids de l'histoire, comme vous le dites, va influer sur la lecture et l'interprétation de son œuvre.

Archibald PLOOM :  Pour vos trois romans vous avez choisi un format court, jamais plus de 150 pages.  Votre syntaxe est ramassée. Des phrases courtes,  des séquences  qui passent rapidement d’un personnage  à l’autre, d’une situation à une autre. Un peu comme si vous ne souhaitiez pas faire de pause.  C’est l’une de vos forces d’ailleurs. Je me suis demandé si vous aviez le désir de travailler sur un format plus long.

Sophie SCHULZE : Face au nombre de livres qui paraissent, et au temps que nous pouvons chacun consacrer à la lecture, j'ai choisi, délibérément, de privilégier des formats courts J'essaie de créer le plus d'intensité possible en un minimum de mots. Ce minimalisme n'est en rien une facilité. Il me contraint en réalité à travailler dans un détail souvent fastidieux. C'est un défi. Mais  ce n'est toutefois pas un absolu. Cela m'intéresserait beaucoup d'essayer un autre format, de m'engager aussi dans un texte long.

Archibald PLOOM :   Il a quelque chose de Jules Romain chez vous mais un Jules Romain qui laisserait le train à vapeur  pour le TGV. Du coup on se prête à rêver d’une oeuvre de Sophie Schulze qui prendrait le vingtième siècle à la gorge : les peuples d’Europe, les idées, l’histoire. 

Sophie SCHULZE : Je  ne me sens pas à la hauteur de Jules Romain mais je vous remercie pour cette noble comparaison. Je retiens, sinon, à votre suggestion. Pour l'instant, le seul pas que j'ai fait dans la direction que vous indiquez est un roman collectif avec sept autres écrivains, originaires d'Irlande, du Portugal, d'Espagne, d'Italie, de Grèce, de Roumanie et d'Allemagne. Nous avons conçu ensemble un texte, pour l'instant rédigé en huit langues, fondé sur la question européenne, et uniquement accessible en ligne (www.syntagmasquare.eu). C'est un travail expérimental. Mais vous avez raison, il me donne envie de poursuivre dans cette direction, passionnante.

Archibald PLOOM :  Comment a émergé l’idée de ce roman européen à 8 mains ?

Sophie SCHULZE : Ce projet est né au moment de la révolte des indignés à Athènes. Nous étions, tous les huit, fascinés par ce qu'il se passait. Nous avons alors pris conscience que nous partagions un même évènement, en dépit, ou au-delà, de nos barrières linguistiques, nationales, culturelles. Qui plus est au moment où les années glorieuses des institutions de l'Union européenne semblaient s’achever. Tel fut le point de départ. Après, il nous a fallu apprendre à travailler ensemble. Quel que soit le résultat, ce fut une belle expérience.

Archibald PLOOM :  Dans MOSCOU-PSG  l’héroïne, qui vit une courte histoire d’amour avec un Français, est russe. On a le sentiment  que la Russie  occupe une place particulière dans votre vie.

Sophie SCHULZE : C'est possible. Disons que je me sens "contre, tout contre" la Russie….

Archibald PLOOM :   Moscou-PSG  constitue un exercice littéraire difficile car vous  racontez cette rencontre en vous focalisant seulement sur les pensées des deux protagonistes. Comment en êtes-vous venue à privilégier le récit du discours intérieur de deux êtres qui tombent amoureux.

Sophie SCHULZE : J'ai écrit Moscou-PSG pour me confronter à cette question technique. J'aurais pu prendre n'importe quel sujet. J'ai choisi celui de la sexualité en raison d'une phrase de Kundera sur la frontière entre la littérature classique et moderne, que je cite en exergue. L'écriture de ces pensées intérieures vient de la lecture de Nathalie Sarraute, qui, la première, s'est intéressée à ce dialogue muet que nous entretenons les uns envers les autres, un dialogue qui reste intérieur, mais qui néanmoins, d'une certaine façon, s'entend. Ce n'est pas un hasard si Nathalie Sarraute, rayée du barreau sous les lois de Vichy, travaille sur cette réalité intérieure. L'une des caractéristiques des Etats totalitaires est en effet qu’ils sont entrés "in interiore homine", d'avoir conquis les pensées, la vie intérieure de chacun. Tout se passe donc comme si Sarraute nous disait : les écrivains, et non les politiques, doivent occuper ce champ. D'un point de vue strictement littéraire, cette technique a plusieurs avantages. Elle permet par exemple d'aller vers les frontières entre roman et poésie, ou roman et théâtre. Elle transforme aussi le rapport à la description, qu'il s'agisse de décrire des lieux ou la "psychologie" des personnages.

Archibald PLOOM :   A+2 est un roman tout à fait passionnant  qui se déplace  au fil des voyages et des lieux de vie de la narratrice : Arabie Saoudite,  Tanzanie,  Abu Dhabi,  Paris,  Strasbourg, Niger, Jérusalem et enfin Cracovie.

Sophie SCHULZE :  L’éclatement géographique de ce texte renvoie à l'exil coupable d'Oedipe, celui auquel il a été condamné après avoir commis l'inceste et le parricide. J'essaie de déraciner le lecteur, de le rendre apatride. Comme Oedipe.

Archibald PLOOM :   Cracovie est une très belle ville mais son malheur est de se trouver  tout près du camp d’Auchwitz, ce lieu qui existe  désormais pour l’éternité, le lieu du  pire, de l’innommable. Le chapitre où la narratrice visite les camps d’Auchwitz et Birkenau  s’intitule “L’Unicité”.

Sophie SCHULZE : Les titres, et les sujets des trois parties de A+2, reprennent l'analyse arendtienne du système concentrationnaire. Selon elle, les détenus du camp avaient subi une triple destruction : destruction de leur personnalité juridique, de leur personne morale et de leur unicité. J'ai repris ce principe, pour me l'appliquer. La dernière partie, "l'unicité", commence donc à la première personne du singulier et s'achève à la dernière personne du pluriel : "Nous". C'est toujours la même personne. Mais l'ego est pulvérisé, en quelque sorte. Le titre de cette partie a aussi une signification plus large. Il s'agit aussi de l'unicité du système concentrationnaire.

Archibald PLOOM :  Comme vous l’avez fait aussi dans “PSG-Moscou”  vous mettez en évidence les pensées de la narratrice lors de cette visite. 

Sophie SCHULZE : Oui. Le silence s'impose ici.

Archibald PLOOM :  Dans ce terrible chapitre la narratrice énonce 9 règles de survie.  9 règles qui ramènent quelques décennies en arrière, 9 règles qui disent le prix de la vie et le combat face à la perte du sens.

Sophie SCHULZE :  Ces 9 règles sont la véritable scansion de ce chapitre. Elles viennent "de l'arrière", c'est vrai. Mais pour faire aussi le pont avec le présent. Dans quelle mesure continuons-nous à nous orienter, ne fut-ce qu'inconsciemment, à partir des récits concentrationnaires et la survie qu'ils décrivent ? C’est aussi cela que ces 9 règles cherchent à interroger.

Archibald PLOOM :  Dans A+2  l’ombre d’Heidegger plane encore.  J’ai bizarrement fait le lien entre son travail et celui de Marx dont la personnalité  géniale surgit dans votre petit essai : “Nom de pays : Karl”.  Au fond Heidegger a raté sa rencontre avec Marx alors même qu’il va traiter des effets de la technique.  Le Marx de la théorie du travail échappe complètement à Martin Heidegger.

Sophie SCHULZE : le silence de Heidegger sur Marx est en effet déroutant, voire inquiétant. Presque autant que son silence, complice, sur le nazisme. Heidegger ne pouvait pas ignorer Marx. Pourquoi n'en a-t-il jamais parlé ? I don't know. OU alors j’ai peur de le savoir !

Archibald PLOOM :  Votre essai s’intitule “Nom de pays : Karl”. Hormis la référence proustienne le nom de ce pays est important : Karl et non Marx…

Sophie SCHULZE : Le choix du seul prénom m'a été dicté par le style personnel, non universitaire du texte. Quand le livre est sorti, Gabriel Matzneff m'a dit que j'aurais dû tenter "Charles", et nom "Karl". Je n'avais pas pensé à Charles alors. Cela pourrait coller aussi. Cela donne un accent plus distingué, moins soviétique, que Karl et cela rappelait que les manuscrits de 44 ont été écrits à Paris. Mais Karl est le prénom que l’histoire a retenu.

Archibald PLOOM :  En 66 pages vous parvenez à brosser un tableau passionnant  du travail  du jeune Marx. En particulier les fameux manuscrits de 1844, qui constituent un moment clef de son oeuvre à venir, celui où Karl regarde dans son rétroviseur  philosophique pour la dernière fois.

Sophie SCHULZE : les Manuscrits de 44 ont toujours fasciné les philosophes, et gêné les marxistes les plus orthodoxes. C'est le texte où apparaissent pour la première fois l'expression, et les principes, de la critique de l'économie politique. Et c'est un texte métaphysique. Ce volet métaphysique est gênant pour les marxistes, qui considèrent que Marx n'a jamais été un philosophe autonome, à part entière. D'où une polémique constante autour de ce texte.

Archibald PLOOM :  L’un des moments forts de votre essai tient dans le récit  que vous faites de la parution en 1962 des manuscrits de 1844.   Plus d’un siècle plus tard donc.  Et là en termes d’histoire des idées c’est très compliqué pour les marxistes français.

Sophie SCHULZE : La première publication est en 1932, en allemand. Mais il faut attendre l'après guerre pour la première traduction française. Mais il ne semble pas que cela ait beaucoup compliqué les choses, à quelques exceptions près. Soient les marxistes ignoraient ce texte, soient ils en ont relativisé la portée. Il faut du courage pour remettre en cause toute sa lecture d'un auteur à cause de quelques centaines de pages. D'autant que la préoccupation première des marxistes n'était pas de nature théorique, mais pratique, à savoir la révolution prolétarienne. Quand au décalage entre le moment où un texte est écrit, et celui où il est reçu et apprécié, il est fréquent dans l'histoire de la philosophie. Il y a aussi beaucoup d'écart, par exemple, entre l'écriture de Sein und Zeit et sa publication en français (60 ans)…

Archibald PLOOM :  On sent que vous appréciez modérément le tour de passe-passe  d’Althusser qui emploie à propos de ces manuscrits la fameuse expression de “coupure épistémologique”

Sophie SCHULZE : En relisant Althusser pour écrire ce texte, je me suis rendu compte à quel point il était léniniste, ce qui ne m'apparaissait pas aussi clairement quand j'étais plus jeune. C'est cela qui est dérangeant. Ainsi que le côté chapelle.

Archibald PLOOM :  En revanche vous rendez hommage au travail d’un autre marxiste Gérard Granel qui ne jouit pas du même prestige qu’Althusser

Sophie SCHULZE : Granel est le seul à avoir pris clairement position contre la théorie de la coupure épistémologique de Althusser, et ce dès les années 70. Sa lecture de Marx part de la philosophie allemande. Il s'agit d'une lecture métaphysique, et archi-politique de Marx. A ce tire, elle est précieuse. Granel est aussi le seul à avoir jeter un pont entre Heidegger et Marx.

Archibald PLOOM :  Vous n’êtes pas de la génération des adorateurs d’Althusser. On ne peut pas lire votre essai sans se demander ce que vous pensez vraiment du pape du marxisme “à la française”

Sophie SCHULZE :  C'est en effet d'abord un problème de génération. Je ne pense rien, à strictement parler, de Althusser. Il représente seulement pour moi un moment de l'histoire des Idées en France. C'est à ce titre que je l'ai lu, y compris ses textes, très intéressants, sur Lacan et la psychanalyse. Althusser m'intéresse. Sans m'emballer.

Archibald PLOOM :  J’aimerais revenir, pour finir, sur votre  itinéraire philosophique.  Sa découverte d’abord.

Sophie SCHULZE : Comme je le décris dans A + 2, la découverte de la philosophie est avant tout la découverte des textes eux-mêmes. Ces textes ont une telle intensité que la littérature, que je fréquentais jusque là, est passée au second plan. J'ai aimé ces textes qui résistent, qui mobilisent du temps, qui autorisent des lectures et des interprétations multiples. La philosophie fut d'abord pour moi un rapport au texte, à la lecture. Avant d'être un rapport aux idées.

Archibald PLOOM :  Vos études vous entraînent évidemment dans cette direction.

Sophie SCHULZE : J’ai choisi ces études parce que j'avais le sentiment que je ne m'ennuierais jamais, que je ne pourrais jamais, quoi que je fasse, en finir.

Archibald PLOOM :  Et pourtant à un moment donné  la machine se grippe.  Vous marquez le pas.  Vous semblez prendre vos distances avec l’exercice de la pensée philosophique alors même que vous sembliez faite pour y consacrer votre vie.  

Sophie SCHULZE : Faire carrière en philosophie, sans être passé par Normale Sup, est très difficile. Tout ce que dit actuellement Medhi Belhaj Kacem à ce propos est très juste. Il a  beaucoup de courage. Les milieux parisiens autorisés et considérés comme légitimes n'étaient pas cléments ni ouverts envers les étudiants de Nancy et Lacoue-Labarthe. Nous étions considérés comme des hétérodoxes. En dépit de ma passion, j'ai donc fini par être confrontée à une impasse. La philosophie ne nourrit pas. Et l'académisme de Normale Sup et des instances universitaires ne me satisfaisait pas non plus. C'était même à l'opposé de ce que je cherchais. J’ai quitté le terrain parce que je n'arrivais pas à résoudre cette contradiction. Je ne trouvais pas l'issue.

Archibald PLOOM :  Pourtant vous continuez à écrire et vous vous dirigez vers la littérature.

Sophie SCHULZE : oui, c'est vrai. L'écriture m'apparaît actuellement comme la meilleure porte de sortie. J'y retrouve un rapport exigeant aux textes, mais d'une façon active, et non plus passive.

Archibald PLOOM :  On sent dans votre oeuvre une  certaine affection pour Annah Arendt, sans doute intellectuelle – elle a produit une oeuvre tout à fait considérable - mais aussi pour cette existence courageuse et romanesque.

Sophie SCHULZE :  C'est surtout l’œuvre d'Arendt, et non sa vie, qui m’intéresse. Au début, c'était par féminisme. Si peu de femmes ont été reconnues en philosophie. Puis le système totalitaire m'a fascinée. Écrire, seulement quelques années après la fin de la guerre, l'analyse qui fait encore aujourd'hui référence, voilà qui mérite admiration et respect. Nous sommes encore complètement dépendants de ce texte.

Archibald PLOOM :  Quels sont les écrivains qui ont compté pour vous ?

Sophie SCHULZE :  II y a eu deux périodes. Une période classique, et une période contemporaine. Pendant longtemps,  je n'ai lu que de la littérature classique. Je voulais former mon goût. La littérature contemporaine est exigeante, et surtout risquée. J'ai donc décidé, volontairement, de me former d'abord chez les classiques, avant d'aborder la littérature de mon époque. Balzac a été très important. Je l'ai beaucoup lu. Les essais du marxiste G. Lukacs sur Balzac, et sur

le réalisme français en général ont été décisifs, même s’ils sont aujourd'hui passés de mode. Lukacs m'a permis aussi, entre autre,  de faire lien entre  les traditions russes et françaises du roman (je pense à son essai sur Le roman historique.) Arendt a ensuite pris le relais. C'est grâce à elle que j'ai découvert Nathalie Sarraute et que j'ai commencé à comprendre la frontière entre le roman classique et le nouveau roman. L'entrée dans la lecture contemporaine s'est ensuite faite par hasard, en lisant l'Epimonstre de Nicolas Genka. C'est un texte très fort. Je me suis dit en le lisant : si la littérature contemporaine est capable de produire des textes comme celui-ci, alors cela vaut la peine de s'y investir... J'ai alors commencé à lire les "classiques" du contemporain.

Archibald PLOOM :  Vous suggériez que notre temps de lecture se raréfie. Selon vous sera-t-il encore possible  dans les décennies  à venir de lire les trois critiques de Kant, Guerre et paix ou La recherche…

Sophie SCHULZE : Excellente question. J'espère que cela sera possible ! Néanmoins l'apprentissage de la patience, du travail du temps, du silence, fait aussi cruellement défaut. C'est dommage." Les fruits les plus beaux sont les plus tardifs", comme l'on dit. J'aimerais tant que nous réapprenions à murir la lecture d'un texte, à lui consacrer du temps. Je ne me sens pas seule quand je lis. Mon temps de lecture, je le vis comme un temps passé avec quelqu'un. Mort ou vivant, peu importe.

Archibald PLOOM :  Comme les galaxies s’éloignent de plus en plus vite les unes  des autres, le temps des individus s’accélèrent jusqu’à les exproprier de leur existence. L’aliénation ne passe-t-elle pas justement de nos jours par une disparition de la patience, du temps long et  de la … frustration.

Sophie SCHULZE :  Vous avez entièrement  raison de définir ces phénomènes existentiels  comme une forme nouvelle d'aliénation. L'accélération, non pas du temps, mais de nos rythmes apparents d'existence, est en effet une forme de divertissement (au sens pascalien) qui s'avère terriblement efficace pour que nous nous oublions. Perdre son temps (et non le gagner), attendre, apparaissent a contrario comme des vertus. Mais il faut être fort pour résister à cette aliénation-là.

Archibald PLOOM : Quelle grande aventure littéraire aimeriez-vous vivre dans les années à venir ?

Sophie SCHULZE : L'écriture est toujours une aventure. Mon seul rêve est de la poursuivre, quoi qu'il m'en coûte. Je n'ai pas de projet précis. Le voyage m’importe plus que la destination.

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