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CARNET 84 : CHRONIQUEUSE DÉBOULONNÉE :

Deux nouveaux  récits de Frédérique Germanaud paraissent aux éditions de La Clé à molette ! Ce sont deux élégants petits livres : le fond vert tendre de la couverture rehaussé, sur le côté droit, par la petite touche rouge de la clé à molette est une réussite esthétique. Ce jeune éditeur a eu l’audace de choisir comme emblème un outil de serrage, destiné à assembler et desserrer les vis et écrous. Toute résistante devrait céder et les neurones se déboulonner face à ses choix. A jeter un œil sur son catalogue naissant,  on sent l’adresse du bricoleur qui déniche un auteur angevin et un texte d’André Dhôtel, épuisé aux éditions Gallimard. J’ai enfilé vite fait mon bleu de travail pour enfouir la tête dans les pages de Vianet. La lettre et Quatre-vingt dix motifs, et mettre les mains dans le cambouis. J’ai commencé ma lecture par le premier récit, road trip féminin en bord de Loire, déjà peu banal en soi. Une femme reçoit une lettre lui demandant de faire l’état des lieux du logement de son compagnon de jadis. Résumer ne dit pourtant rien du lien entre lecteur et narratrice. Ce n’est pas seulement l’introspection provoquée par ce nécessaire retour sur un passé amoureux qui harponne mais la subtile interaction entre éléments extérieurs climatiques ou géographiques et vie intérieure. «  La pluie hésitait, était-ce à cause de moi ? Il me semblait que je traversais un paysage fait d’incertitudes, de contours flous, de contenu indécis. Les rues se perdaient dans l’ombre bien qu’il fût près de onze heures. Partir, quitter mon lieu d’origine, m’en désenchevêtrer. » Frédérique Germanaud file les lumières du dehors avec celles du dedans. Ses phrases roulent comme la voiture qui remonte la Loire, rien ne semble arrêter la mécanique huilée d’une prose qui ose tout passer à travers son filtre : la musique de Chet Baker, les chansons de Bashung comme les pages de l’Arrière Pays de Bonnefoy. Les œuvres citées ressurgissent après avoir été digérées, incorporées à la chair de la narratrice. Elles courent à travers elle, comme La Loire, et lire ne fait plus qu’un avec la vie. Dans l’appartement déserté, la femme revenue sur ses traces, se glisse dans un duvet, survit à la nuit et se confronte à la réalité échappée d’elle tout en sachant qu’il n’est jamais possible d’arriver quelque part. Retrouver le temps n’est pas dans notre condition d’humain, Proust nous avait prévenus. La narratrice laisse alors se dévider des pans d’histoire qui reconstituent, ou pas, un bout de puzzle pour elle ou pour quelqu’un d’autre. Spectatrice des bords du fleuve, comme de cet appartement, qui coule lui aussi à sa façon, elle ne sombre pas dans le pathétique passionnel. Elle réajuste son regard comme on aiguise ses sens pour faire entrer quelque chose d’étrange dans son quotidien. Elle sait, elle aussi, manier la clé à mollette. J’ai été envoûtée par ce récit et parvenue aux dernières pages, j’ai ouvert avidement les Quatre-vingt dix motifs. De quoi seraient donc faits ces nouveaux  motifs d’écriture ? 90 soit trente séries de trois paragraphes mais surtout un neuf et un zéro rassemblés. Tenais-je un des motifs : celui qui met neuf mois à naître et qui, à l’arrivée, se réduit parfois à rien, à zéro, pour tous ceux qui ne savent pas voir ?  Mon instinct féminin a perçu quelque chose de cruel que l’apparence anodine du titre taisait peut-être. La solitude provoquée par la séparation avec un amant, le temps de soixante marées basses, les mots doux qui s’échouent, une femme face à son corps, ses pas sur le carrelage froid, la chaleur d’un été qui ne réchauffe pas l’âme mais épuise les sens, tout est viscéralement offert pour sauver les parts et les miettes du zéro. Le neuf, symbole de naissance, marque aussi la durée du lien qui a besoin de temps, de l’écriture qui circule entre de petits îlots pour former des fragments, de petits cailloux sur lesquels la narratrice avance en lestant de réel sa méditation solitaire. Une enveloppe donnée par la mère avec des photographies provoque un autre motif d’écriture : celui de l’histoire familiale. Que faire en effet de poids-là ? Laisser remonter à la surface le souvenir d’un bain à quatre ans, et le quatre reprend alors de la vie, ou de cette petite fille avec sa barrette et sa robe à fleurs ? Comment incorporer cet héritage de soi devenu extérieur à soi? Tous les motifs mis bout à bout composent un texte  tricoté ou apparaissent en contrepoint un homme, figure absente omniprésente, dessinée par l’italique des paroles couchées, et une femme plus silencieuse, nécessairement plus dure pour tenir, retirée dans la maison, au milieu des bruits de la nuit, du jardin, des disputes des voisins.  Plus je m’enfonce dans l’épaisseur des motifs plus je trouve de fils à tirer : celui de l’érotisme autour du fauteuil vert, de la peinture avec Magritte, de la mémoire avec les photographies. Je me dis qu’il me faut reprendre cette lecture à zéro, ce zéro, indispensable et léger qui permet un nouveau départ.  La Clé à molette aide à desserrer quelque chose et Frédérique Germanaud, de l’autobiographie à la fiction, brouillant chemins et frontière, à approcher notre vie intérieure. Cela déboulonne nécessairement!

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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