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CARNET 86 : ENTRER DANS LE ROYAUME :

Pas facile d’entrer dans le Royaume.

J’avais commencé la lecture du Royaume d’Emmanuel Carrère. Je pestais, râlais, renâclais. L’égocentrisme de Carrère m’empoisonnait et sa crise mystique flirtait plus avec la bigoterie qu’avec l’élan spirituel. J’étais en colère. Comment ce livre avait-il pu occuper le devant de la scène littéraire ? Il ne faisait que ressasser des clichés cathos. Tout me hérissait. Même l’anecdote de la préceptrice moitié Sdf, moitié sainte, pleine de saveurs dérangeantes, ne parvenait pas à me faire oublier l’exaspérant auteur. J’étais décidée à refermer une fois pour toutes le pavé de chez POL, certaine de mon jugement, convaincue une fois de plus que le battage médiatique ne sert qu’à attraper les nigauds. Bien campée dans ma superbe, j’avais été étonnée de prendre quelque intérêt aux échanges entre Finkielkraut et Carrère lors de Répliques, émission de France Culture. Je ne revenais toutefois pas sur ma décision. C’est à ce moment précis, que j’accueille chez moi un ami, qui venait passer quelques jours. Que vois-je au moment de nous séparer pour la nuit ? Il emporte Le Royaume et m’avoue se réjouir d’aller se coucher tôt pour cheminer dans ces pages. Ce garçon est musicien et son esprit, son art de la conversation a toujours aiguisé ma pensée. Je le questionne sur le champ et l’empêche  par la même de regagner sa couche. A l’écouter, je comprends que je n’avais pas encore franchi la rive du texte véritable. Je ne savais encore rien de Paul, de Luc, de Jean. Encouragée par ces propos de couloir, je décidai de forcer les portes du Royaume et de passer au chapitre sur Paul. Dès que Carrère se lance sur les pas de Paul, un autre récit commence et son art de conter ressuscite. Je ne suis pas une adepte des grosses ficelles de la fiction mais là j’avoue que le gaillard mêle avec adresse savoir exégétique, traces historiques, lectures de différentes bibles, approche singulière et personnelle pour nous faire toucher ce qu’a de scandaleux, de révolutionnaire, le message christique paulinien. Nous quittons les affres de l’égo carriérien pour entrer de plain-pied dans un péplum. Carrère tisse alors sa voix entre les écrits de Flavius Joseph, Homère, Sénèque, les Evangiles version TOB ou Septante en osant des liens du côté de Martin Luther, du parti communiste, de Mel Gibson, non par coquetterie cette fois mais pour provoquer en nous des chocs qui redonnent poids à ce que vivaient les juifs face aux chrétiens. Soudain, ce n’est pas l’histoire ancienne que nous revisitons, mais notre aujourd’hui qui se voit réinterroger par les apôtres. Paul n’est plus une figure biblique figée mais un homme qui vit, parle, se fout en colère, s’habille de peu et mange frugalement. Luc, le suiveur un peu fade de Paul, médecin de formation, ne comprend pas toujours les délires théologiques et lumineux que Paul proclame avec ardeur. Ces envolées intellectuelles lui sont souvent obscures mais Luc tient les deux bouts de l’histoire ; celle des juifs d’avant la révélation et celles des chrétiens d’après la résurrection. Luc demeure dans cet entre-deux difficile au coeur même de la rupture. Et quelle rupture en effet : plus de peuple élu, plus de peuple circoncis séparé des autres, désormais, tout le monde est appelé. Quelle révolution que le message chrétien  qui affirme que le plus pauvre, l’esclave, la prostituée, la brebis galleuse et égarée sont tous des appelés. On comprend que le message est dur à avaler pour ceux qui croyaient suivre la Loi à la lettre et se croyaient dans les clous. Dire que les derniers seront les premiers, que le seigneur lave les pieds de ses serviteurs, que le fils parti est le fils prodigue, on n’avait encore jamais entendu cela. D’ailleurs, aujourd’hui encore, ce serait sacrément provocateur. Imaginez un instant le président de la République lavant à l’Elysée les pieds des techniciennes de surface. Non vraiment trop c’est trop. Ce qui impressionne dans la prose de Carrère, c’est son art de faire de Néron, Titus, Sénèque, Vespasien, des acteurs vivants de l’histoire sans perdre en complexité. Je suis certes ignare en la matière et certains trouveront sans doute que cette façon de brosser ces ères chrétiennes est succincte mais si elle m’a ouvert les portes de l’Histoire, elle peut aider d’autres à franchir le cap.  A ceux qui n’ont pas commencé ce livre et qui ne sont pas friands de confessions, passez la « crise » de Carrère, soit les 143 premières pages et embarquez directement sur le bateau de Paul. Vous ne serez pas déçu du voyage !

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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