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AVANT DEMAIN Epigénèse et rationalité de Catherine MALABOU :

Cet ouvrage de Catherine Malabou intitulé “Avant demain -  Epigénèse et rationalité” surgit au coeur d’un débat philosophique aussi fondamental que contemporain qu’a initié la pensée post-critique et qui peut se résumer dans la question de l’abandon du transcendantal. Les spécialistes de philosophie verront immédiatement quel auteur, et pas des moindres, est principalement visé par la disparition programmée du transcendantal. Il s’agit évidemment d’Emmanuel Kant. 

   Dans son avertissement la philosophe écrit : “Pourquoi un livre de plus sur Kant ? Pourquoi ajouter à la masse considérable de thèses, études, articles consacrés encore aujourd’hui au philosophe ?

Précisément pour faire voir en filigrane, derrière l'écran de cette reconnaissance et de ces célébrations, quelque chose comme leur contraire, à savoir la fêlure d’un adieu. Il se prépare en effet, dans la philosophie continentale contemporaine, une rupture avec Kant. Sous le nom de “réalisme spéculatif “, une nouvelle approche du monde , de la pensée et du temps se propose de remettre en question un certain nombre de postulats que l’on croyait intouchables depuis la “Critique de la raison pure” : la finitude de la connaissance, le donné phénoménal, la synthèse “a priori” comme rapport originaire entre sujet et objet, enfin tout l’appareil structurel censé garantir l’universalité et la nécessité des lois, celles de la nature comme celles de la pensée.”

   Catherine Malabou rappelle que la pensée post-critique a été  précédée de longue date et depuis la mort du philosophe de Konisgsberg par une chronologie impressionnante de dynamiteurs ; la liste est longue, en effet, de ceux  qui s’attaquèrent à l’édifice kantien : Hegel, Heidegger, Derrida, Foucault sont évidemment les premiers auxquels on peut penser.  Mais ceux qui pourraient imaginer que Malabou veut sauver Kant se tromperaient. Ce que vise la philosophe tiendrait plutôt à une évaluation suivie d'un recentrement de sa pensée, elle qui a beaucoup travaillé sur Hegel, Heidegger, les philosophes de la déconstruction mais s’est aussi risqué à abordé les rives de la neurobiologie, a eu sans doute le sentiment de se retrouver sans boussole. En effet la révolution neurobiologique a, depuis les années 1980,  progressivement ruiné toute idée de transcendantal. “ Les récentes découvertes sur le fonctionnement du cerveau remettent en cause, à leur manière, l’invariabilité prétendue des lois de la pensée.”  Dans cette perspective elle va se demander que devient la philosophie kantienne et la philosophie tout court dans ces turbulences ?

Elle va construire sa réponse autour de l’épigenèse, figure que Kant convoque dans la Critique de la raison pure pour désigner la gestation des catégories. “L’épigénèse désigne en biologie la croissance de l’embryon par différenciation progressive des cellules de base, au contraire de la préformation qui suppose l’embryon tout constitué au départ.” Pour Malabou l’épigénèse loin d’être un simple artifice rhétorique s’applique au transcendantal lui même. A ce titre l’épigénétique a traversé les siècles en évoluant. Il y aurait donc possibilité d’une nouvelle vie pour le transcendantal.

    L’ouvrage de Catherine Malabou semble renvoyer un écho critique à celui paru en 2006 de Quentin Meillassoux “Après la Finitude. Essai sur la nécessité de la contingence.”  D’où sans doute le contrepied en forme de clin d’oeil du titre retenu par la philosophe “Avant demain.” En effet le livre de Meillassoux peut se lire comme un après Kant. Il s’attaque directement à la notion fondamentale de synthèse a priori dans le kantisme et que Meillassoux  nomme “corrélation” qui tient dans une structure de co-implication originaire du sujet et de l’objet. Pour le philosophe  “Le correlationnisme consiste à disqualifier toute prétention, à considérer les sphèresde la subjectivité et de l’objectivité indépendamment l’une de l’autre.” Dans son ouvrage Meillassoux affirme l’urgence de penser l’antécédence en deçà et au-delà de l’a priori, de cette synthèse kantienne qui voudrait imposer sa forme comme seule forme possible du monde.

Pour Meillassoux le monde qui a commencé bien avant “nous” pourrait bien être indifférent à nos structures de connaissances et de pensée. Du même coup, il pourrait être indifférent à sa propre nécessité se révéler absolument contingent. Et c’est cette contingence radicale qui nécessite l’élaboration d’une philosophie nouvelle. Car si Kant appelle “transcendantale” l’étude de la connaissance a priori, la pensée post-critique doit procéder purement et simplement à l’abandon du transcendantal.

   C’est là qu’intervient la critique de Catherine Malabou qui s’interroge sur cette rupture qui ne rompt pas seulement avec le transcendantal mais aussi avec la solidarité déductive entre synthèse et ordre de la nature. “Abandonner le transcendantal signifie bien alors du même coup abandonner l’a priori lui même,  faire peser le doute sur la manière dont Kant entreprend de déduire le caractère a priori des structures de pensée et de connaissance – catégories, jugements, principes – en les présentant justement comme des “conditions de possibilité”.”

Le projet de Catherine Malabou autour de l’instabilité avérée de la philosophie Kantienne  passe par trois questions. La première porte sur le temps : Pourquoi la question du temps a-t-elle perdu son statut de question directrice de la philosophie ? La deuxième concerne le rapport entre raison et cerveau: pourquoi la philosophie continue-t-elle d’ignorer les récentes découvertes neurobiologiques qui proposent une vision profondément transformée du développement cérébral et rendent désormais difficile, voire inacceptable, de maintenir l’existence d’un abîme infranchissable entre origine logique et origine biologique de la pensée ? Enfin la troisième question concerne le statut de Kant  - garant de l’identité de la philosophie occidentale - qui , comme on l’a vu, est désormais contesté.  Franchissant ces trois plateaux  Catherine Malabou propose un transcendantal en négociation constante avec lui-même qui “permet à la philosophie de Kant de retrouver la fluidité que trop de lectures dichotomiques avaient pétrifiée”. Pour la philosophe, qui nous offre tout au long de son ouvrage une remarquable démonstration, il existe bien des réalités pour la pensée mais il faut immédiatement ajouter que la pensée n’est rien sans  sa réalité  - matérielle et objective.  L’apport des neurosciences et de la biologie va rapidement  nécessité le motif épigénétique  au coeur de la raison , d’où la nécessité de redonner du temps à la transformation des a priori. 

Ouvrage certes exigeant intellectuellement mais passionnant, prospectif et indispensable pour comprendre les enjeux de la pensée philosophique d’aujourd’hui et … de demain. 

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