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CARNET 88 : PRENDRE DE LA HAUTEUR ! :

J’avais croisé Olivier Salon parce qu’il est oulipien et mathématicien et que dans le sillage d’un Jacques Roubaud, je ne pouvais que croiser Olivier Salon. J’avais déjà lu El Capitan, et découvert qu’Olivier Salon était non seulement oulipien, mathématicien mais aussi grimpeur hors catégorie. Je ne savais toutefois rien de sa veine littéraire montagnarde. La dernière publication de Transboréal expose trois de ses récits d’ascension dont deux inconnus pour moi. Ils relatent des expériences différentes : une expédition tragique au Huascarán dans la cordillère Blanche, la fameuse ascension époustouflante d’El Capitan dans le Yosemite et, au cœur du massif du Mont-Blanc, une traversée Midi-Plan mi-figue, mi-raisin. Chaque histoire explore la question de la sensibilité et des réactions de l’homme en altitude ainsi que son rapport au groupe. Le lecteur se laisse surprendre par le cours des histoires, comme par la montagne elle-même. Les questions soulevées par ces trois textes provoquent une certaine élévation d’âme : se complaire dans l’exploit n’est pas le but à atteindre. Le lecteur se met à réfléchir sans même que l’auteur ne lui pose de questions et surtout n’apporte de réponses. Qu’est-ce qui compte en montagne ? La performance physique, le dépassement de soi, la relation avec la nature, le lien avec les autres ? Que devient notre rapport à la montagne, au sport, aux autres quand on est dans une démarche de dépassement ? Que dépasse-t-on vraiment quand on atteint les sommets? Dépasse-ton du même coup l’ego et la bêtise ? Ces débats proposés n’évacuent en rien le concret des choses. L’auteur dévoile volontiers l’envers du décor et les coulisses : comment se préparer, comment coopter ses compagnons de cordée, comment dormir ou pas en haute altitude et comment redescendre ? Rien n’est évacué et surtout pas les perturbations physiologiques plus ou moins assumées : pas de culte du héros. Olivier Salon n’écrit pas des récits édifiants dans la veine d’un Rebuffat, Frison- Roche, Messner, alpinistes hors pairs et auteurs passionnants mais qui ne sont pas obsédés pas le littéraire, comme l’est Olivier Salon, en bon oulipien qui se respecte.  Il crée à partir de ces trois cîmes, trois objets littéraires, différents de forme et de fonds. Le tour de force est qu’il ne rebute aucunement son lecteur mais le tient assuré, encordé, sur ces chemins différents de la littérature.  Le drapeau sur le sommet comme la cerise sur le gâteau est qu’à l’intérieur de chacune des parties  l’exploration de la langue accroche des notes d’humour potache ou franchement grinçant. "Dès que le minet montre son potron"... (p. 36) - ..."Dokenkok dit que c'est de la bile, et qu'elle provoque des effets bilieux, biliaires et belliqueux"... (p. 39) - ..."il reste dans l'attente et la tente, dont il ne sort que par nécessité"... (p. 41) sont autant de glissements langagiers qui réveillent joyeusement notre vigilance et sapent toute velléité de fausse grandeur. Olivier Salon alpiniste, comédien, oulipien mathématicien, profil atypique en soi, décape le traditionnel récit de montagne. Que tous les littéraires, les lecteurs solitaires au coin du feu, les rats de bibliothèque, les accrochés au canapé, les lecteurs couchés, les assis, les sédentaires, les vieux et les jeunes chaussent leurs lunettes pour suivre l’auteur dans cette trilogie. Ils prendront de la hauteur dans la langue, dans la compréhension des hommes, dans l’approche du paysage. Ce livre a reçu le prix du Salon de Passy et cela m’a séduite. J’ai beaucoup déambulé sur le plateau de Passy, à travers les anciens sanatoriums, les grands hôtels de cure, et passé du temps dans l’église et son écrin d’œuvres rassemblées par le Père Couturier, qui offre de croiser Rouault, Matisse, Lurçat, Léger en quelques pas. Le Prix Passy est donc nécessairement le plus hautement estimable des prix littéraires ! La brèche était ouverte et je ne me sentais pas de redescendre si vite des hauteurs. Heureusement un ami m’indiqua un livre d’Erri De Luca, un des rares titres de lui que je n’avais pas lu : Sur la trace de Nives, édité en 2006. Le E de Erri converse avec le N de Nives Méroi, alpiniste femme adepte des huit milles en Himalaya. Cette conversion se passe sous la tente, en pleine tempête. Ils parlent à bâtons rompus de la montagne, de leur conception de l’ascension, de la descente, du respect de la nature, de la place de l’homme, de souffle, d’amour, de vent, de froid, de l’odeur de la terre, de la femme dans un milieu d’alpinistes masculins, de la lecture de la bible, de l’hébreu, de tout ce qui fait tenir l’homme dans ces univers au-delà de l’humain. J’ai renoué avec la rude et dense langue d’Erri De Luca, son engagement, sa pensée ciselée comme un chemin de crêtes. La poésie devient dans ses mots « cuirasse, réserve d’énergie, fête ». Il tire des relais entre bible, histoire, escalade. Ses associations d’idées, d’images sont à couper le souffle comme s’il fallait faire silence en soi pour le suivre. A tous ceux qui parcourront la trilogie des cimes qu’ ils écoutent ensuite en silence la conservation sous la tente de E et N, expérience métaphysique qui peut se vivre de retour  au camps de base.

MARCELLINE ROUX 

Trilogie des cimes / Olivier Salon /Transboréal

 Sur la trace de Nives / Erri De Luca / Gallimard

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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