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CARNET 89 : LIRE DANS LE TRAIN :

C’est toujours un moment délicieux d’arriver à sa place dans le TGV et de déposer un petit tas de livres sur une tablette. Si le voisinage immédiat est civilisé, je m’égaye à l’idée des heures à venir entre regard sur le paysage qui défile et yeux plongés dans les lignes de lecture. Je crois que c’est lors de ces moments de trajets ferroviaires que je comprends le mieux ce que Roland Barthes dit de la lecture quand il affirme dans SZ que l’essentiel d’un texte se passe quand le lecteur lève les yeux. Cette fois, j’avais devant moi deux heures pleines, et même un petit ajout de temps car des ennuis matériels avait obligé notre conducteur à immobiliser les machines en pleine campagne. Champs, clochers, maisons de briques dans le lointain, tous les aspects « carte postale » du plat pays réunis, me réjouissaient l’âme d’autant plus qu’une lumière ambrée de soir d’hiver jouait l’artiste avec les nuances chaudes qui réconfortaient nos coeurs de voyageurs échoués. En face de moi, une vieille dame, ou dit plus délicatement une femme plus âgée que moi, avait, pour mon plus grand bonheur, sortit, elle aussi, un livre de son sac et chose franchement inattendue, ce n’était ni Musso, ni Marc Levy, mais Karl Popper. J’étais interloquée surtout qu’elle ponctuait elle aussi sa lecture de relevés de nez barthiens et que chaque fois son visage était enjoué. Elle souriait intérieurement et cela laissait des traces extérieures. Je ne soupçonnais pas que Popper puisse être drôle et mette en joie à ce point. J’avais moins de mérite à me réjouir avec mes mots car j’avais embarqué les Ecrits intimes de Roger Vailland. Ma seule vertu était d’avoir glisser dans mon bagage ce lourd pavé de 800 pages. S’il y a une basse continue dans ces pages, à la fois lettres et journal intime, c’est celle de l’énergie de vivre. L’auteur se dit lui-même être un lion, et moi, j’entends : roi des animaux, tranquille dévoreur de gazelles, nul ne pouvant ignorer l’appétit en donzelles du lascar, amateur de soirées arrosées. Ce rémois, fondateur des simplistes puis membre avec René Daumal du Grand Jeu, s’est toutefois assez vite méfié des postures de l’absurde et du désespoir et a préféré être du côté de ceux qui dénoncent les mystifications en tout genre. « Le désespoir professionnel n’est pas sans confort. L’absurde se débite en chaire et touche des honoraires. On peut même faire de l’humour un commerce de luxe, même s’il est du plus beau noir. » La force de vie de Roger Vailland tient dans son engagement politique, sa volonté de comprendre, d’aller y voir, de voyager de Bali à Jakarta en dénonçant les postures colonialistes et les trusts commerciaux, dans sa manière aussi d’appréhender l’après-guerre et de construire singulièrement son lien amoureux avec Elisabeth. Elisabeth est mariée à un professeur italien. La situation n’est pas dévoilée explicitement mais il semble que sa condition de femme mariée soit une entrave qui ne se dénoue pas sans risques. Roger et Elisabeth ne peuvent donc se voir souvent mais leurs moments de retrouvailles clandestins sont autant de fêtes. Durant leurs nombreuses séparations, il lui écrit chaque jour et parfois, plusieurs lettres. C’est ainsi que nous partageons ses voyages, ses pensées, sa démarche d’écrivain. Nous ne sommes pas à l’heure des téléphones portables et les lettres doivent s’attendre et se croiser. Roger Vailland, l’homme à femmes devient amoureux et un incroyable auteur de lettres d’amour. Je mets au défi toute femme sensée de résister à ses déclarations. Il ne sombre jamais dans la mièvrerie, ni dans les clichés, pourtant pléthores en la matière. Tout en demeurant spontané, il crée un langage complice et frais comme ces « je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime » qu’il aligne avec délectation, ces « va bene », ou ces « à toute à l’heure mon amour » qui concluent toutes ses lettres comme s’il allait vraiment retrouver son Elisabeth. Sa lucidité sur le couple, qu’il exprime aussi, n’entrave pas son engagement amoureux, sa joie, son humour. A le lire, je faisais bientôt concurrence à la joie de ma voisine d’en face. La lectrice de Popper a dû d’ailleurs surprendre quelques-uns de mes sourires intérieurs extérieurs et a fini par me demander avec beaucoup de délicatesse quel était ce gros livre de la collection blanche. Elle a semblé ne pas connaître Roger Vailland à moins qu’elle s’attendît à ce que je lui en parle expressément. J’ai juste amorcé sa curiosité, histoire de créer une lectrice de plus pour Roger. Je suis certaine que le Vailland lion rugissait secrètement à l’idée d’être l’objet de conversation de deux voyageuses et de voler la vedette à Karl Popper.  

Roger Vailland / Ecrits Intimes / collection blanche / Gallimard.  

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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