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AGONISTIQUE - PENSER POLITIQUEMENT LE MONDE de CHANTAL MOUFFE :

Chantal Mouffe  est professeur au département de sciences politiques et des relations internationales à l’Université de Wesminster de Londres. Elle nous propose avec son nouvel ouvrage AGONISTIQUE une vision alternative qui porte sur les relations internationales, la politique radicale, l’avenir de l’Europe et les pratiques artistiques.  Selon elle il est essentiel de renoncer à imposer un modèle économique et politique occidental au nom d’une rationalité et d’une moralité prétendument supérieures. Elle met en cause l’universalité du lien entre sécularisation et démocratie.

Remise en cause non seulement de l’ordre néolibéral, mais aussi de certaines positions communément admises par la gauche, la réflexion de Chantal  Mouffe  se fonde sur une théorie politique issue à la fois du poststructuralisme  (Derrida, Foucault…), du pragmatisme américain, de Wittgenstein, et de Gramsci, parfois qualifiée de postmarxisme ou de “théorie du discours”. Celle-ci s’articule  autour de deux concepts–clefs, l’hégémonie, qui postule la présence inévitable de rapports de pouvoir, et l’antagonisme, qui affirme “l’existence de conflits pour lesquels aucune solution rationnelle n’est possible”.  Elle distingue ce dernier, qui caractérise les rapports amis/ennemis, de l’agonisme, rapport entre adversaires luttant pour l’hégémonie,  “dont les idées peuvent être combattues, parfois avec acharnement, sans que jamais leur droit à les défendre puisse être remis en question.”

L’agonistique c’est la lutte pour l’hégémonie au sein de la communauté politique, dans un affrontement qui exclut la guerre civile mais ne débouche pas pour autant sur des consensus ni stables ni forcément rationnels.

Pour l’auteur la désaffection croissante envers le projet européen provient d’une part, de l’absence d’alternatives aux politiques néolibérales qui sont à l’origine de la crise actuelle, d’autre part, de l’incapacité de la pensée libérale à comprendre l’importance des identités collectives (politiques, nationales, régionales, religieuses), toujours construites sur le mode Nous/Eux, donc fondées sur le conflit et les passions.  Comment éviter que ce rapport ne se transforme en hostilité? Chantal Mouffe nous invite à instaurer des institutions démocratiques permettant aux différents groupes, au sein de l’Europe, de s’affronter non pas en ennemis, mais en adversaires, condition d’un véritable pluralisme pour lequel il ne faut néanmoins pas espérer de consensus à terme.

Elle envisage la notion d’une “union fédérale” entre Etats-nations et entre régions, et plaide en faveur d’une Europe qui prenne clairement ses distances par rapport au modèle anglo-saxon du capitalisme qui renoue avec la tradition social-démocratique, discrédite l’idéologie du libre –échange et favorise un certain protectionnisme européen. Plus radicalement, “il faut que la gauche ait le courage de dire aux Occidentaux qu’ils doivent renoncer à l’actuel modèle de développement.” C’est ainsi que l’UE, constituée en pôle régional, “pourrait réellement jouer un rôle auprès d’autres pôles régionaux émergents comme la Chine et l’Inde.”

Politiquement Chantal Mouffe s’inspire de la “guerre de position” de Gramsci, elle plaide pour une stratégie "d'engagement” avec les institutions actuelles, visant à les transformer en profondeur. Elle montre comment les avancées démocratiques importantes réalisées aux cours des dernières années par les gouvernements progressistes de l’Amérique du Sud ont été rendues possibles par la collaboration de l’Etat avec divers mouvements sociaux.

L’auteur se demande quel rôle peuvent jouer les artistes et les institutions culturelles dans ce contexte? A l’époque de la marchandisation de l’art, de la transformation des musées en centres de loisirs pour public de consommateurs, nombreux sont ceux qui pensent que toute démarche artistique est vouée à être immédiatement récupérée. Or pour l’auteur dans la mesure où la production d’affects et d’identités joue un rôle de plus en plus important à l’ère du capitalisme postfordiste, notamment via la publicité, le champ culturel peut offrir “des espaces de contestation qui subvertissent l’imaginaire social”, en favorisant “ d’autres formes d’identification”. Cette “dimension critique consiste à rendre visible ce que le consensus dominant tend à obscurcir et à oblitérer, en donnant une voix à tous ceux qui sont réduits au silence par l’hégémonie néo-libérale en place.”

Chantal Mouffe ne perçoit pas la politique et l’art comme des pôles indépendants : “Aujourd’hui, les artistes ne peuvent plus prétendre constituer une avant-garde offrant une critique radicale. Mais leur rôle politique n’est pas terminé pour autant (…). En construisant des pratiques et des subjectivités inédites, ils peuvent contribuer à subvertir la configuration actuelle du pouvoir."

 

La réflexion de Chantal Mouffe propose une interprétation des différents mouvements récents de contestation comme “Occupy” et les “Indignatos” comme des réactions à l’absence de politique agonistique dans les démocraties libérales.  Elle remet en cause le rejet de la démocratie représentative de certains de ces mouvements:  “Sans relais institutionnel, ils ne seront jamais en mesure de transformer les structures de pouvoir de façon significative.” De plus, elle repère dans leur discours des points communs avec l’esprit néolibéral, notamment leur diabolisation de l’Etat.

Cet “Agonistique” propose en définitive une analyse de nos modèles démocratiques à l’aune de l’évolution des sociétés, de la crise de l’Europe, de la montée des mouvements de citoyens, de la marchandisation de l’art, de la crise économique, de la montée de l’extrême-droite, et de l’islamisme.

ARCHIBALD PLOOM

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