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LETTRE A CEUX QUI NE SAVENT PAS POURQUOI ETRE DE GAUCHE (1) :

La première fois que l’on m’a proposé d’exposer les raisons de mon attachement viscéral à la gauche, j’ai répondu « non merci ». Pourquoi rajouter un mot, un commentaire, à cet immense amas de réflexions menées par tant de grands penseurs. Récemment, la lecture du « Monstre doux, l’Occident vire-t-il à droite ? », de Raffaelle Simone a agi comme une décharge. Ce livre a remué beaucoup de choses. Je me suis reconnu dans cette thèse, déjà ancienne mais très bien adaptée à la situation contemporaine qui voudrait que le monde soit naturellement de droite, et que le projet de gauche ait ceci de complexe qu’il contrarie cet état naturel avec un contre projet.

 Qui dit plus complexe dit également moins vendeur : passées les grandes utopies, le projet de gauche ne fait plus recette aujourd’hui. Oui, mais demain ? C’est une bataille infinie qui ne sourit plus depuis quelques années aux partisans du changement, lesquels se cachent, honteux de leur passé, derrière des progressistes. L’allégorie martiale m’a aidé à accepter de prendre la parole : la gauche doit avoir ses généraux, ses commandants et autres gradés, mais aussi ses sergents recruteurs, car pour l’emporter, il faudra plus de combattants.  

Or, la génération à laquelle j’appartiens, comme celles qui me suivront, semble inéluctablement se détourner de la politique. Une absence qui fait le jeu de la droite, se contentant de ramasser les consciences égarées par les seules sirènes du consumérisme. Aussi, ramener une seule âme à gauche me paraissait un projet louable. L’histoire a souvent vérifié l’adage « qu’un seul vienne et les autres suivront », consolidé par la théorie des minorités agissantes. Puisse ce plaidoyer pro sinistra t’attirer, toi qui te demandes pourquoi t’engager.

 

Pourquoi es-tu de Gauche ?

 Mais, dans le fond, pourquoi es-tu de gauche ? Et en es-tu vraiment sûr ? Ces deux questions, je les ai entendues tant de fois, depuis que je suis né, que je n’y prête même plus attention. A tort. Ce sont les seules qui vaillent avant de s’engager. Je n’ai jamais cherché à approfondir ce qui relève chez moi du naturel, de l’évidence. Je suis de gauche comme je suis gaucher, brun ou aux yeux verts. Si cela suffit à me convaincre, je ne doute pas que le plaidoyer soit un peu court jeune homme, pour inviter les indécis. Alors, puisqu’une bonne âme m’invite à y réfléchir, je voudrais répondre à cette seule question – pourquoi être de gauche - en effectuant cette délicate gymnastique, partant du constat personnel et tendant vers l’universel. 

 Jamais la politique ne s’est montré aussi faible, alors même qu’elle est omniprésente. Physiquement, médiatiquement, la chose publique nous entoure, presque jusqu’à l’oppression. En revanche, la croyance que la politique puisse changer le monde, si elle n’est pas tout à fait morte, agonise salement comme le montrent les taux d’abstention de nos démocraties modernes. Alors que cela ne nous coûte rien, et que l’on peut s’acquitter de ce devoir citoyen en quelques minutes, nous ne sommes qu’un Occidental sur deux à aller voter. De Bagdad à Téhéran en passant par Kaboul, ils sont bien plus nombreux -70% à 80%- à effectuer plusieurs kilomètres, et de surcroît à pied et à braver les menaces, souvent mises à exécution, de violences. Pourquoi y vont-ils plus que nous ? Parce qu’ils ne peuvent plus supporter leur régime et qu’ils espèrent qu’un autre améliorera leur sort. Nous avons perdu cette espérance. Nous n’allons plus assez mal pour nous révolter, nous avons plus à perdre qu’à gagner, disons nous. Alors, nous nous complaisons dans une mélasse bénite pour les gestionnaires qui exploitent à merveille nos élans à jamais velléitaires.

 Etre de gauche, avant toute chose, c’est refuser cela. Rappeler et se souvenir que l’on n’a pas le droit de se détourner de la politique dans un pays qui compte 8 millions de pauvres, autant et même plus de mal logés ; un pays où nos bonnes consciences gouvernantes s’auto-décernent des satisfecit, lorsque le chômage redescend à 7%. En cela, être de gauche est infiniment plus exigeant que d’être de droite, un camp qui se contente de délester le politique de ses pouvoirs pour le transférer aux marchés et gérer la marche de la nation selon ses indicateurs.

 C’est se creuser la tête et ne plus jamais prêter attention aux discours simplistes et stupides qui réduisent toute réforme d’envergure à cette aporie : se soumettre ou disparaître. Combien de consultants, experts et autres gourous ont influencé cette nouvelle logomachie du : « nous n’avons pas le choix ». Derrière, vous placez toute forme d’injustice : réforme de la santé, des retraites ou des plans sociaux… Chaque fois, une espèce de puissance mystérieuse impose ce choix unique. Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit de la main droite, et la gauche doit réapprendre à la tordre.

 

 

Il faut ne jamais se départir de cette exigence, et transcender la logique comptable classique, pour penser autrement la répartition des richesses ; pour nous aider à alimenter cette colère permanente, nous disposons dans les moments de doute, du miroir de l’histoire qui nous rappelle tout ce que nous devons à cette gauche. La gratuité de l’enseignement, de la santé, la réduction du temps de travail, les congés payés, l’aide aux démunis, aux anciens, aux différents… Toutes ces victoires sociales sont parties de la gauche. Préférons victoire à « progrès », car le progressisme a trop souvent trahi la cause. Si l’on évoque l’histoire, c’est qu’on ne peut mesurer nos avancées et nos besoins qu’à l’aune d’un contexte historique bien précis. Il va de soi qu’on ne peut concevoir et évaluer le besoin de gauche de la même façon, avant les deux 89, 1789 et 1989…

 

 

Tristement, depuis la chute du mur, la gauche a honte d’elle-même alors que le culte de l’argent roi, ces trente dernières années, lamine tout sur son passage et que l’on n’a jamais eu à ce point besoin de ce projet politique ; ce d’autant qu’en ce début de XXIème siècle, une crise économique majeure n’a en rien affecté les dominants, quand elle fait souffrir des dizaines de millions de pauvres. Ceci mérite, plus que jamais, de reprendre le flambeau.  

 Je sais, grâce à Bourdieu, qu’on naît en grande partie à gauche, mais aussi qu’on le devient. Nos codes et notre vision du monde ne sont pas les mêmes selon que l’on naisse dans les beaux quartiers de Paris, dans une zone isolée et désertée ou un quartier en crise. Pour autant, il ne suffit pas de grandir parmi les défavorisés pour se sentir de gauche en voulant lutter ensemble. Les ouvriers ont voté pour Sarkozy en 2007. Dans les « quartiers », les caïds fleurissent sur le terreau de l’ultralibéralisme : recherche effrénée de la maximisation du profit et détestation profonde du service public. Toute autre forme de légitimité que celle des parrains est contestée. Lorsqu’il s’agit de truands, cela nous choque, on dit qu’il faut les punir et les rééduquer, mais lorsque la délinquance se grime en col blanc et boutons de manchette, nos récriminations s’évaporent…

 Les damnés de la terre rêvaient de lendemains qui chantent en chorale, ils veulent maintenant gagner la Star Ac’ et ont pour cette seule raison changé de boussole politique. Quant à la gauche caviar, elle n’a pas le poids électoral de sa représentation médiatique : les grandes fortunes ont peut-être des élans solidaires et quelques salutaires coups de gueule dans les gazettes, mais les plus favorisés ont très massivement voté Sarkozy en 2007. Je les comprends, c’est objectivement plus simple et plus profitable quand on gagne beaucoup d’argent : travailler plus pour gagner plus, pas plus de 50% de ce que vous gagnez en impôt. Rhétorique simple, voire simpliste, mais pourquoi chercher plus loin ? D’accord, j’abandonne plus de la moitié de ma fortune à l’Etat, mais vous, en échange, vous me donnez quoi ? C’est d’avoir trop voulu répondre à cette question piège que la gauche s’est brûlé les ailes. En substituant l’équité à l’égalité, elle a tenté l’injouable pari de l’équité devant l’impôt, et à ce jeu là ceux qui savent jouer gagnent toujours.

On ne négocie pas avec les terroristes, mais on ne négocie pas non plus avec un potentat économique qui bluffe à grand renfort de mondialisation : on prend l’argent là où il est, car la France n’a jamais été aussi riche, 2,5 fois plus que dans les années 80… Voilà le genre de cagnotte à même de redonner de la libido au projet de gauche.


VINCENT EDIN (2011)

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