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LETTRE A CEUX QUI NE SAVENT PAS POURQUOI ETRE DE GAUCHE (2) :

Liberté, fraternité, soupir. Chronique de l’égalité disparue

 

Aujourd’hui, notre devise est amputée d’un de ses trois piliers. Pourtant, Robespierre disait que seule l’égalité pouvait faire le pont menant de la liberté à la fraternité.

Egalité de tous les citoyens devant les services élémentaires qu’une République digne de ce nom doit apporter : éducation, santé, logement. Sur ce triangle des besoins fondamentaux, le politique ne doit jamais transiger. Bien sûr, chacun comprendra que cela peut vouloir dire des classes allégées, là où les décibels sont plus présents, des hôpitaux maintenus même si l’activité n’y est pas trépidante, et des logements vacants réquisitionnés contre l’avis de certains propriétaires. L’égalité conduit rarement à la popularité ; c’est sans doute pour cela qu’elle a disparu des écrans radars de la gauche française qui l’a remplacée par un leurre, l’équité.

Egalité de tous les Français. Qui peut nier que les natifs de Paris ou de Neuilly sont plus égaux que les autres ? Mais aussi que ceux de Sevran, et également ceux des villages isolés du Cantal, sont moins égaux que les autres ? Prenez la parabole du village. Pas le village mondial qui fascine les thuriféraires du marché. Non, le village du coin ; le moyen vanté par le statisticien de l’INSEE. Celui qui compte 5000 âmes. Vous verrez qu’il y fera immanquablement meilleur vivre si les inégalités y sont faibles. Il sera aussi mieux géré si le chef ne s’octroie que des pouvoirs modérés, une égalité pécuniaire, mais aussi une répartition des attributions. Les jeunes et les vieux se partageront les emplois plus facilement. Eh bien la France, baptisée à grands renforts d’eau bénite égalisatrice, n’est plus ce village. De petits clans font bande à part, délaissant de plus en plus de villageois dans l’incapacité de s’en sortir.

En 1983, on marchait pour l’égalité, tirait la sonnette d’alarme en expliquant que certains Français étaient discriminés, que ce n’était pas acceptable de voir les Beurs traités comme des citoyens de seconde zone… Evidemment, le chantier était vaste et les gouvernants, par paresse ou par peur, ont feint de comprendre la démarche pour mieux biaiser ensuite : ils ont répondu par le communautarisme. Le communautarisme relève toujours du cautère sur la jambe de bois, ou plutôt du soin local quand le malade aurait besoin d’un traitement général. Peu à peu, toutes ces communautés ont métastasé le corps vaillant de la République pour en faire un grand cadavre à la renverse, incapable de se relever tant il est alourdi par toutes ces tribus agissant en enzymes gloutons. Aujourd’hui, elles se sont tellement développées qu’il devient impossible de les ignorer.

Le chantage aux bonnes intentions prend de l’ampleur, et personne ne veut se risquer à le contrecarrer : comment expliquer que l’on va abandonner une politique de promotion de la diversité, ou des seniors, des jeunes, des handicapés, des gays, des femmes ? En réalité, plus ces politiques se développent, plus l’édifice se lézarde. Les jeunes de ZEP de Sciences-Po existent vraiment et leur promotion est louable, comme le sont les initiatives analogues du Club Averoès ou le Club XXI ; toutefois, ils ne  sont que les heureux vainqueurs d’une loterie de la misère. Il s’agit d’un pis-aller qui ne doit pas nous détourner d’un changement de système. D’ailleurs, on peut dresser un parallèle entre les idées fleurissant aujourd’hui chez les dominants et les « exempla » du XVIIIème pré- révolutionnaire, qui narraient de façon honteusement hagiographique le parcours brillant d’un petit nombre de gens du peuple. Ainsi, on discréditait l’idée de privilège et de société de caste. La propagande était alors grossière et n’empêcha pas la nuit du 4 août 1789. Il nous faudrait la même énergie aujourd’hui quand le taux de chômage chez les jeunes de certaines villes sensibles flirte avec les 50%, plus du double –déjà inacceptable - des autres jeunes Français. 

 

 

L’égalité doit être au cœur d’un projet de société ancré à gauche, hors de toute logique de quotas : le seul but à poursuivre doit être la réduction des inégalités et non la promotion cosmétique de quelques talents. Il s’agit d’un programme autrement plus exigeant que de changer les mentalités ou les regards… Si l’instauration de politiques de quotas semble avantageuse par les rapides avancées qu’elles instillent, leur efficacité s’est souvent avérée suspecte. Près de quarante années de volontarisme arithmétique à l’égard des femmes ne leur ont absolument pas permis d’atteindre une égalité devant l’emploi. A peu de frais, la société mâle a accepté de leur laisser quelques rogatons : quelques places sur les listes électorales, dont une majorité de circonscriptions rigoureusement ingagnables, ce pour rappeler aux arrogantes que leur condition féminine ne leur donnerait aucun passe-droit. Pour l’emballage, on a ajouté quelques strapontins dans les conseils d’administration et même le MEDEF, jamais en retard d’un coup de cynisme, a placé une femme à sa tête. Mais, au fond, 40 ans après, les inégalités salariales et d’avancement de carrière demeurent. Pire, on peut y lire une vraie régression dans la mesure où les jeunes femmes d’aujourd’hui sont scolairement plus brillantes que les garçons mais restent freinées. Si nous n’y parvenons pas, c’est que nous refusons de corriger globalement les inégalités en réformant en profondeur nos usages sociaux au service d’une minorité représentant tout de même 52% de la population…  

Si nous voulions vraiment changer le sort de femmes, il nous faudrait investir à la racine des inégalités comme l’ont fait les pays nordiques avec un certain succès : doubler l’offre de garde d’enfants en assouplissant les horaires, pour ne plus imposer cet obstacle majeur à l’entrée des femmes dans le monde du travail. Surtout, il faudrait s’inspirer des mesures tendant à renverser le primat masculin dans la carrière. Pourquoi ainsi, ne pas proposer de véritables congés paternité plutôt que de contraindre les femmes à assumer leurs congés maternité. Chacun sait que la pause de carrière la contrarie, l’égalité devant ce choix familial ou professionnel doit être ouverte.

 

Dans le même ordre d’idées, on opposera des mesures gentiment citoyennes comme la journée de la femme, par essence vouée à l’obsolescence dès le lendemain et le retour tranquille aux 364 jours de l’Homme, à des politiques pérennes au sein de l’entreprise comme l’interdiction des réunions après 17 heures. Défendre cette mesure de bon sens, porteuse d’enjeu de santé publique en termes de prévention du stress, qui permettrait également de repenser la sphère de l’intime et de retisser des liens familiaux, et on vous opposera un chimérique défaut de virilité. Cette même virilité qui entrave tous les rapports humains en les résumant sottement à une question de compétition –peu soluble dans l’égalité – il nous faudra la purger.

De ce point de vue, la tâche est encore plus large, mais aussi urgente. Car si dans d’autres pays de ce vaste monde, finir le travail à 18h est considéré comme un signe d’équilibre mental, y compris pour des ministres, les mêmes attitudes sont décrédibilisées chez nous. Les conséquences sont déplorables, et pour revenir à la dirigeante du MEDEF, certains cercles progressistes loueront l’accession à de telles fonctions par une personne à l’orientation sexuelle minoritaire. On peut aussi lire cela comme le triomphe de l’asservissement au travail d’une personne n’ayant pas d’enfants. D’autres dirigeants du CAC 40 sont dans le même cas. Mais, comme le souligne parfaitement Christophe Dejours dans « souffrance en France », le monde du travail en France est malade d’un excès de virilité dans les rapports qui nous pousse à marcher sur l’autre, notamment en assumant un ridicule « présentéisme » sur le lieu de travail. L’idée que l’on puisse efficacement mener de front une compétence professionnelle et une vie de famille paraît saugrenue en France ; comme si elle menaçait l’équilibre financier des entreprises. Ce, car nous ne sommes pas sortis de notre admiration monarchique et du corps thaumaturge du surhomme dirigeant. Français, encore un effort pour être égaux… 

 

VINCENT EDIN (2011)

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