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CARNET 92 : LA FICTION S'ACCROCHE AUX BRANCHES :

    Alain Corbin a choisi le titre La Douceur de  l’ombre pour son dernier essai paru dans la collection Champs histoire, sans doute en référence à l’Eloge de l’ombre de Tanizaki. Toutefois, plus qu’un hommage à l’obscurité dans la veine de l’auteur japonais, le propos de Corbin montre l’arbre comme enjeu de fiction ou comment la fiction s’accroche aux branches depuis la nuit des temps. Pour le suivre au fil des pages, s’installer sous la protection d’un grand feuillu, en ces jours qui avancent vers la lumière, est idéal, mieux qu’être rivé à sa table. Un petit carnet à proximité de la main suffira pour quelques notes. L’esprit suivra avec bonheur toutes les ramifications de l’essai. Les yeux se lèveront de temps à autre vers la cime, laissant l’esprit vagabonder et la découverte se fera : Corbin a enfin éclairci l’énigme de la fiction !

Ce qui lie l’arbre au livre n’est plus à prouver : « liber » signifie à la fois la pellicule située entre le bois et l’écorce et le livre en tant que tel. L’arbre a fourni la pâte à papier et la sibylle écrivait ses oracles sur des feuilles de palmier. Naturellement, le mot feuille signifiant la feuille de l’arbre, a désigné plus tard celle du livre. Bref, l’homme enregistre depuis toujours ses émotions et sentiments sur les troncs, gravant des initiales dans l’espoir d’offrir un peu d’éternité à une union amoureuse, créant des repères d’orientation, glissant des messages pour résister ou se cacher, confiant ses désarrois. L’arbre ayant partie liée avec l’inscription et l’écriture devient ainsi le berceau de la fiction. De surcroît,  il la provoque et la nourrit. Il est la souche fertilisante des formes fictionnelles. Lisant Corbin en glanant ce que serait l’histoire de la fiction vue de l’arbre, on comprend qu’elle y puise ses racines, la variété de ses formes et de ses déclinaisons, comme autant de branches et de feuilles déployées. Jacques Roubaud ne le démentirait pas, lui qui a fondé la structure de son grand Projet à partir d’incises et de bifurcations arborisées. Corbin ne le cite pas mais il en cite tant d’autres qui apportent sève à la démonstration.

Chateaubriand dans Atala parle de chênes orants et poètes. Dès le Haut Moyen-Age, nombre de moines ont été persuadés de l’éloquence des arbres. Tout se passait alors comme si la spiritualité émanait de l’arbre dont le saint est devenu le compagnon. L’arbre inspire le sacré mais aussi l’épouvante, comme chez Homère où la silhouette du figuier ombrage l’horrible Charyade, ou chez Shakespeare où il est acteur d’une scène de magie brutale dans La Tempête. Le fantastique puise dans l’arbre ses ressorts fictionnels comme dans Le Dernier rêve du vieux chêne d’Andersen. L’arbre par sa verticalité invite à l’anthropomorphisme et grâce à cette identification, l’homme développe encore d’autres trésors fictionnels. La sève devenue sang, les feuilles poumons, l’artiste Andy Goldsworthy se couche sur le sol et ses pieds deviennent racines, son buste tronc, ses gestes mouvements des rameaux. L’homme s’ensauvage et n’est alors pas loin de réécrire nombre de robinsonnades ou d’apprivoiser comme David Henry Thoreau les pensées pures d’un petit érable rouge. Virgile lui-même affirme que les arbres connaissent toutes les passions humaines : il souffre, pourrit, se blesse. Ronsard dit qu’il saigne. Par ailleurs, grimper aux branches est un enchantement assure Gaston Bachelard. Cela permet d’être porté de l’autre côté du réel : Italo Calvino a magnifiquement traduit cette perception d’un autre monde dans son Baron Perché.

D’autres écrivains font parler les feuillus : La Fontaine, Bernardin de Saint Pierre, Proust. Lamartine dit que « chaque feuille est une voix », on pourrait entendre une fiction, comme l’explicite le dernier paragraphe de L’Accacia de  Claude Simon. L’arbre aide à traduire l’amour, la sexualité, l’élan érotique, à les transposer. Chez Proust, la dame s’avance « majestueuse debout et bienveillante comme l’arbre ». Des femmes mystérieuses, attirantes et fatales, se cachent dans les forêts, les chevaliers le savent parfois à leur dépend et la Belle au bois dormant reste une immense source fictionnelle. La littérature romantique s’enchevêtre aux arbres : ses amours entrelacent la femme aux troncs par de multiples métaphores.

Enfin, Corbin rappelle que les élites romaines pratiquaient l’ambulatio à l’ombre des platanes sans doute souhaitaient-ils comme Whitman « s’exprimer en littérature avec l’évidence du sentiment que suscitent les arbres ».

Après ces très nombreuses pistes, il n’est plus possible de douter : fiction et arbre sont faits du même bois.  Plus personne ne se risquera, après une telle lecture, à oublier que la forêt est notre première réserve fictionnelle et que nous couperions à la base notre imaginaire si nous abattions nos ressources arboricoles. Retourner dans l’intimité des bois, retrouver nos pensées primitives, nos émois amoureux, notre rapport au temps, et nos fictions reverdiront. Alain Corbin en historien prend en compte l’historicité des sens et des émotions. En relevant nombre de ses phrases, j’ai tenté de le lire comme s’il livrait le secret de naissance de la littérature. Je ne pense pas l’avoir trahi : l’impératif « planter des arbres pour préparer les histoires à venir ! » est sans doute le message bruissant qu’il a déposé entre les feuilles.  J’ose  donc conclure avec la formule nietzschéenne de Zarathoustra : « Nous bâtirons notre nid sur l’arbre de l’avenir. »

Alain Corbin / La Douceur de L’ombre / Flammarion / Champs histoire. 

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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