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CARNET 93 : 100 MINIATURES, L'OEUVRE THÉÂTRALE D'UN COMPAGNON :

100 miniatures ! J’avoue ne pas les avoir comptées. J’ai fait confiance à Philippe Minyana qui dit avoir besoin d’un format pour commencer à écrire. Ces 100 Miniatures ont été son matériau. Comme un artisan, un architecte, il aime connaître sa matière, définir quel aspect elle aura sur la page. Son oeil lui dira si cela va ou pas, si cela s’équilibre, prend une forme convenable sur le blanc de la feuille ou pas. Il a disposé ces 100 miniatures comme autant de tableaux formant des micro nouvelles ou des stances et couplets d’une chanson. Quand je suis allée par un dimanche ensoleillé au Vingtième théâtre, je ne savais rien de tout cela. Je venais juste découvrir et écouter une nouvelle pièce de Philippe Minyana. Je ne peux ajouter « en toute innocence » car je connais quelques unes de ces précédentes oeuvres et je sais comment il sait exister notre monde sur un plateau. La scène, ce jour -là, était découpée en cinq parties, en quatre habitations et en un café-bar, plaçant immédiatement le spectateur en situation de spectateur.  Ce n’est pas toujours évidemment explicité ainsi au théâtre. On pourrait dire que, cette fois-là, on devenait immédiatement spectateur de vies ordinaires et le bruit des mots de Minyana, porté par les voix chantées des acteurs, provoquait un stupéfiant décalage, le fameux et extraordinaire décalage de la fiction. Nous étions spectateurs soit mais de quoi donc ? De l’intérieur des appartements, venaient des paroles quotidiennes, des gestes de tous les jours. Nous devinions être quelque part dans le Nord de la France : le nom de Fort-Mardyck lancé comme un hameçon. Une mobylette, un café, quelques éléments mobiliers trahissaient ce que nous aurions aimé étiqueter comme « appartenant à des classes populaires ». Pourtant nous n’y étions pas, pas comme on croit, pas comme on voit, pas comme cela nous arrangeait d’y croire. Philippe Minyana était en résidence dans la périphérie de Roubaix pour écrire cette pièce et non dans celle de Dunkerque. Fort-Mardyck était donc un piège. Tout s’embrouillait, se décalait encore dans ce théâtre musical. Pas de sensationnalisme, de misérabilisme, de violence même si on voyait poindre les difficultés de la vie excentrée ! Ce que le spectateur regardait alors n’était pas la vie des autres, il n’était pas en situation de voyeur. Il était embarqué dans la fiction, dans l’expression du quotidien pour avancer coûte que coûte au son des voix qui disent l’intime. Soprano, ténor, baryton, chef de chant engageaient leur voix dans ce mélodrame fictionnel. Ils déclamaient sur une composition de Bruno Gillet mais ce n’était pas la musique qui voulait se faire entendre, c’étaient les mots. Pas de grandes déclarations lyriques, versus opéra, mais celles que l’on n’entend jamais chantées, celles « des socialement oubliés à la périphérie ». Nous n’entrions pas dans l’univers enchanté d’un Jacques Demy, dans lequel le garagiste chante sur les accords d’un Michel Legrand car la grâce ici n’enchantait plus le monde. Elle offrait de participer, de ne pas nier la réalité même si elle nous allégeait d’un pathos ridicule. Cette attitude théâtrale fictionnelle est essentielle, on pourrait dire éthique, bien plus efficace qu’un  condensé de paroles « vraies », de paroles entendues, de paroles arrachées. J’avoue secrètement que ce Nord représenté me plongeait en pays natal. La moquerie, la critique m’auraient sans doute été douloureuses, vécues comme mépris. Rien de tel ! Philippe Minyana a su me faire réentendre des voix anciennes leur accordant une portée élargie, presque mythique. J’ai ri de bon coeur, sans surplomb, avec la générosité de me sentir proche, sans honte. Un vrai tour de force ! Si Philippe Minyana écrit comme un artisan, 100 miniatures est  sur son tour de France de compagnon, un petit chef-d’oeuvre, inclassable, une halte incontournable pour spectateur, une fiction qui décale pour remettre au coeur des univers que nous ne voyons plus, que nous n’entendons plus.  

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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