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ENTRETIEN AVEC L'EDITEUR STEPHANE MILLION :

 Archibald Ploom : Stéphane Million vous êtes ce qu’on appelle parfois avec condescendance un jeune éditeur puisque vous avez créé votre propre maison d’édition il y a quelques années. Pouvez-vous nous expliquer le cheminement qui vous a amené à prendre cette décision ?

 Stéphane Million : J’aurais été très heureux en tant qu’éditeur ou directeur de collection dans une maison d’édition déjà existante, je ne souhaitais pas spécialement être indépendant, mais face à la situation, j’ai dû prendre les choses en main. Il le fallait pour les auteurs que j’avais lancés chez Scali (ils avaient servi de chair à canon à une cavalerie éditoriale, qui est le grand mal de l’édition française). Et puis j’avais envie de continuer de découvrir de nouvelles voix. De poursuivre l’aventure « Bordel ». Alors j’ai créé ma petite structure, une EURL. Plus du domaine de l’artisanat que du débit d’ISBN…

 Archibald Ploom : Se lancer dans l’aventure éditoriale représente toujours un risque financier. Comment êtes-vous parvenu à rendre cette activité pérenne ?

 Stéphane Million : Travailler beaucoup et beaucoup de plaisir. Ne pas se rémunérer, travailler tout le temps et chaque euro gagné retourne dans le circuit. C’est de l’artisanat, il faut aimer son métier, aimer les livres qu’on publie et les auteurs qui les écrivent. Je suis parti avec très peu d’économies, mais j’ai tout mis dans l’aventure.

 Archibald Ploom : Beaucoup d’auteurs envoient leur roman aux éditeurs le cœur battant et puis s’aperçoivent que leur manuscrit est en fait renvoyé sans avoir été lu ? Qu’est-ce qui conduit les gros éditeurs à de telles pratiques ?

 Stéphane Million : Une grande maison d’édition reçoit 6000 manuscrits en littérature générale par an. C’est colossal. Chaque maison a un service de manuscrits, un responsable et des stagiaires. C’est avant tout de la gestion : ouvrir les enveloppes, référencer les manuscrits, en regarder quelques-uns et envoyer des lettres de refus. Dans les très grandes maisons, on peut dire qu’il y a entre 0 et 2 livres par an qui sortent de ce circuit-là. Dans les grandes maisons, les éditeurs gèrent déjà un portefeuille d’auteurs, et puis c’est la cooptation qui fait le reste (sous le conseil d’un auteur, ou d’une personnalité). Ce qui peut se comprendre. Pour la découverte de nouveaux auteurs (venus de vraiment nulle part), il y a tout plein de petits éditeurs indépendants comme moi, qui essaient de faire au mieux.

 Archibald Ploom : Combien  d’ouvrages éditez-vous chaque année et quels sont vos critères de sélection ? Lisez-vous tous les manuscrits que vous recevez ?

Stéphane Million :  Je suis tout seul à lire ce que je reçois, et c’est presque 500 manuscrits par an. Je ne publie généralement que 10 livres par an (en gros, 2 ou 3 découvertes, les autres livres étant des auteurs déjà dans ma maison). En 2011, je vais publier les seconds romans de Chloé Alifax, d’Arnaud Le Guilcher, de Denis Parent, de Fanny Salmeron. Le premier de Laurent Richioud. Une nouveauté de Bernie Bonvoisin, deux numéros de « Bordel », un livre de collages et textes d’Erwan Denis, « Plaisirs de Myope », quatre rééditions en poche (collection que je lance en mars avec des romans jadis publiés chez Scali par mes auteurs)… Et certainement un premier roman à découvrir dans mes piles pour la fin de l’année. Et peut-être un ou deux poches aussi. C’est une grosse année 2011 : peut-être 16 titres.

Je lis tous les manuscrits, mais j’ai un retard immense. Certains sont dans une pile « bien, à réfléchir » pendant une année… Après, je fais ma sauce. Mais je vais essayer d’ici février de faire un point global pour ne plus laisser les choses mariner (bien que ce soit important de reprendre un manuscrit, de le laisser un peu etc.) Mais les auteurs sont impatients, et je peux les comprendre. Je reçois plein de mails du genre « J’ai envoyé un manuscrit il y a  … »  Beaucoup de temps passé à répondre. Je vais améliorer tout ça !

 Archibald Ploom : Les couvertures de vos romans sont toujours sublimes ! Vous avez une approche esthétique particulière ?

 Stéphane Million : C’est la responsabilité d’Erwan Denis : http://www.plaisirsdemyope.com/. C’est aussi pour cela que je tiens à ce livre « Plaisirs de Myope », des collages d’Erwan accompagnés d’un texte d’un auteur qu’il apprécie et qui apprécie son travail, évidemment. C’est pour avril prochain.

 Archibald Ploom : Quel peut être le positionnement de Stéphane Million Editeur face aux énormes machines que sont Flammarion, Le Seuil, Gallimard ou Albin Michel ?

 Stéphane Million : J’ai de belles affinités avec Flammarion. J’ai créé « Bordel » là-bas avec Frédéric Beigbeder (qui en était le directeur littéraire). C’est l’éditeur de Houellebecq. Il y a trois grands livres « rupture » à mes yeux : Le feu follet (1929) de Drieu la Rochelle, Extension du domaine de la lutte (1994) de Houellebecq et Apologie de la viande (1999) de Clinquart. Trois livres qui reflètent ce que j’aime et ce que je ressens. Flammarion publie aussi Christophe Rioux, découvert dans Bordel. Un grand talent ce garçon !

Le Seuil, je ne sais pas. Dans le groupe La Martinière, je me sens plus proche de L’Olivier. Gallimard, la littérature sous naphtaline. Ils ont « le » fond de catalogue, la plupart des Drieu par exemple. Je souhaite à tous les auteurs de finir en Blanche – qui est une collection toujours bien traitée par les libraires. A mes yeux, trop souvent sans intérêt, mais c’est le privilège de l’âge, de la force (Sodis) et du catalogue (les classiques et Harry Potter).

Albin Michel, c’est cohérent, ça fait du best-seller, du bouquin qui plaît, bien ficelé. C’est pas ma came en tant que telle, mais je me verrais bien développer mes auteurs au sein d’une telle maison. C’est une maison fiable, honorable, et puis, ce serait logique d’avoir des œuvres littéraires de nouvelles voix avec ces machines à vendre. Ce serait cohérent.

Parmi les éditeurs, je me sens proche d’un Jean-Marc Roberts chez Stock, d’un Gaultier du Dilettante ou d’un Bernard Barrault chez Julliard. Surtout dans la façon de concevoir leur boulot : ils sont fidèles à leurs auteurs. Ils développent une œuvre. C’est la démarche qui est vraiment chouette.

 Archibald Ploom : Est-ce difficile de conserver ses auteurs une fois que vous les avez portés au premier plan ?

 Stéphane Million : Je suis le premier à encourager ou à mettre en relation mes auteurs avec de plus grandes maisons. Pas tant pour la maison en tant que telle que pour la meilleure distribution et la meilleure visibilité en librairie. Barbara Israël est partie avec succès chez Flammarion, son dernier roman paru sortira chez 10/18, c’est que du bonheur ! Matthieu Jung est un talent immense et bosse avec Roberts chez Stock : le top !

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est que l’auteur soit le plus heureux possible. Que le texte ait les meilleures chances. Pour le moment, je ne suis pas au niveau des grands distributeurs (Hachette, Interforum, Volumen, Sodis).

Puis, les grandes maisons gérées par des éditeurs dans de grands bureaux ne sont pas aussi téméraires que ça. Ils attendent plusieurs livres, que le terrain soit bien dégagé, pour récupérer l’auteur. Le gros souci des grandes maisons, c’est que ça manque de vrais éditeurs littéraires. Mais bon, c’est pas bien grave. Leur vieille locomotive roule encore…

 Archibald Ploom : Vous publiez l’excellente revue « Bordel » ! Comment décidez-vous des thèmes ? Certains libraires mettent-ils votre revue en avant ?

 Stéphane Million : Merci pour « l’excellente » ! Oui, je décide du thème sans autre logique que la mienne. Une discussion, un livre lu, un film vu… Après, le truc essentiel, c’est l’écrivain. Le thème est un alibi, un alibi littéraire.

Il y a des libraires qui sont là, mais pas tant que ça. Dans la librairie, la partie « revue », c’est l’univers Gallimard : Infini, NRF, Vingt et un… Et moi, j’ai pas Harry Potter pour « encourager » mon libraire à me défendre ardemment ! Et puis « Bordel » a par son patronyme un peu choisi la marge… D’où mon envie de sortir la revue des librairies et de trouver d’autres lieux plus ouverts à « Bordel ».

 

Archibald Ploom : La moyenne d’âge de votre catalogue est plutôt très jeune, est-ce une volonté ou un hasard éditorial ?

 

Stéphane Million : Une contre-vérité : Bernie Bonvoisin, Denis Parent sont nés dans les années 50. Philippe Sohier en 1960. Je pense qu’on est plus proche d’une moyenne de quadras que de très jeunes (ok : Alexandra Geyser, Roxane Duru ou Jules Gassot ont moins de 25 ans).

 Archibald Ploom : Comment  avez-vous rencontré Jérôme Attal, Bernie Bonvoisin, Denis Parent ?

 Stéphane Million : Jérôme écrit depuis 1998 un journal en ligne. Je l’ai découvert en le lisant dans les années 1999-2000. Puis on a sympathisé et il est de toutes les grandes manœuvres !

Bernie a publié un très beau court texte chez Flammarion (Vous êtes faite de peines étranges). On s’est rencontrés au moment où je faisais « Bordel » chez Flammarion et une amitié est née à partir de ce texte et d’un manuscrit qui deviendra « Sirop d’la rue ».

Denis Parent m’a envoyé des nouvelles par mail – je ne le connaissais pas. Un feuilleton où il était question d’avions, d’un oncle, de cinéma… J’ai fini par lui demander s’il avait un roman ou un recueil et ce fut « Perdu avenue Montaigne vierge Marie ».

 Archibald Ploom : Comment se porte le « Manuel de savoir-vivre à l’usage des jeunes filles » de Jules Gassot ?

 Stéphane Million : C’est un livre au long cours. Il se porte bien, en France, en Suisse et en Belgique. J’attends un peu le printemps et les campus en fleurs pour remettre le livre en avant. Que les jeunes filles le lisent cet été !

 Archibald Ploom : Pouvez-vous nous parler d’une jeune auteure, Chloé Alifax, qui après avoir publié son premier roman « Saleté ! » chez vous, vous reste fidèle avec ce magnifique « Lolita Gun » !

 Stéphane Million : Chloé, c’est typiquement l’auteure qu’un « gros » ne peut pas lancer, défendre etc. Mais c’est un vrai écrivain, obsessionnel, avant-gardiste et je pense qu’elle finira par exploser chez un gros, encore un ou deux romans. Je suis très heureux d’avoir découvert cette fille, et si elle cartonne dans trois ans au Seuil ou chez Verticales, tant mieux ! J’aurai rempli ma mission.

 Archibald Ploom : Stéphane comment voyez-vous l’avenir ?

 Stéphane Million : Je ne sais pas trop. Etre indépendant, c’est très dur. C’est une industrie qui est très centralisée. Finalement c’est un combat vain. Pour le moment, je suis un chevalier hardi. Mais je vieillis, je m’use.

La logique voudrait qu’un groupe fasse appel, pour une fois, à une compétence véritable (moi). Il y a beaucoup de bons dans ce milieu, mais y a quand même une belle brouettée de branques, de népotisme nain, de grandes écoles de salon. Alors ça tient encore un peu, comme je le disais, la locomotive fait son chemin… Mais ça pourrait être tellement mieux ! 

 

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