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CARNET 95 : MALADE AVEC VIRGINIA WOOLF :

Je connais comme tout le monde des moments où le corps m’abandonne, se relâche, réclame le lit. L’énergie est au point zéro. Seul un regard vers la fenêtre, pour voir remuer les branches du cerisier et constater que les merles se régalent effrontément des fruits que je comptais cuire en confiture, me relie au monde du dehors. Les frissons m’invitent à trouver refuge dans le chaud des couvertures et  mon esprit flotte d’éveil en sommeil. Mes seules compagnes sont les voix de la radio qui créent un fil de sons auxquels m’accrocher ou lâcher sans contrainte. Elles ne se vexent pas de mon attention toute relative. Lire est une autre affaire, réclamant un effort que je ne peux fournir. Double punition en quelque sorte ! Je ne m’avoue toutefois pas vaincue. Je décide que ma meilleure médication reste les livres. J’ai disposé quelques talismans autour de ma couche : des cartes postales de Monk’House sur l’étagère, face à moi, des tas de livres autour du lit, comme autant de fortifications symboliques. Les pages attendent silencieusement que mon bras retrouve la force de les saisir. Cette fois, j’ai même, comble du luxe, des milliers de pages, papier bible, qui jouent les gardes-malade. Je viens de recevoir pour mon anniversaire le coffret deux tomes des oeuvres romanesques de Virginia Woolf à la Pléiade. Quelqu’un a donc découvert mes secrets dialogues, de ma chambre à moi, avec les portraits cartes postales de Virginia, ou que je suis snob au point d’aimer mes auteurs préférés en Pléiade ? J’attends quelques heures encore pour refaire un peu de muscle dans le bras et désembuer mon cerveau puis je dépose les deux volumes sur un coussin moelleux. J’entame, comme en cachette, la lecture d’un des volumes. Je n’ai pas, vu les circonstances, l’esprit d’aventure, je commence bêtement par la préface de Gisèle Venet. J’ai de solides repères chez V. W, je ne peux pas me perdre. Ce qui est fulgurant dans cette introduction, c’est que l’auteur établit des résonances et des chemins de traverses dans tous les romans en suivant le thème de l’eau comme source  bienfaitrice et effrayante. Cette cohérence mise en lumière est époustouflante et la pensée synthétique à saluer. En bonne élève, je poursuis avec la chronologie, certaine de ne pas faire de découverte tant j’ai lu de biographies et journaux sur l’auteur. Quelle erreur ! Cette chronologie, fruit mûr de lectures innombrables, offre une autre image de la vie de Virginia littérairement remise dans son contexte. C’est incroyable de tenir entre les mains une telle somme de  recherches : fureter d’avant en arrière, des textes aux notes, crée autant de lectures renouvelées et augmentées. Je croyais connaître et soudain, une mise en perspective m’invite à nuancer une interprétation et surtout me permet de condenser des connaissances disparates. Une édition Pléiade provoque une lecture digressive : je glisse de notes, en préface et annexes, tout en revenant aux textes. Ces ajouts, résultats de longues heures de consultation d’archives et de documents, clignotent discrètement comme des veilleurs et des éveilleurs de sens. Ces éditions, certes luxueuses, ne mènent pas vers l’érudition malsaine, elles constituent plutôt une mine dans laquelle puiser selon ses envies et ses curiosités : une autre façon de lire, différente pour chacun selon qu’il abordera telle ou telle bouée de significations. J’avais choisi le bon remède, la bonne lecture en ces jours d’épuisement. D’ailleurs, V.W a écrit un texte idéal pour remonter le moral des malades. Il ne figure pas dans ce coffret car c’est un essai mais dans une récente édition Folio. Il trône par le plus grand des hasards au sommet d’une des piles de fortification. Il commence ainsi : « Quand on considère combien être malade est chose banale, quels bouleversements spirituels cela induit, quelles étonnantes contrées inconnues nous sont révélées dès que s’éteignent les feux de la pleine santé, quelles jachères, quels déserts de l’âme nous sont dévoilés à la moindre attaque de grippe, quels gouffres et quelles vertes pelouses constellées de fleurs vives dessine une légère fièvre, combien la maladie est capable de déraciner les vieux chênes les plus inflexibles, combien nous sombrons dans les abîmes de la mort et sentons les eaux du néant se refermer sur nous avant de nous réveiller entourés d’anges musiciens, quand après s’être fait arracher une dent, nous revenons à la surface dans le fauteuil du dentiste et prenons son « rincez-vous la bouche... » pour les mots d’une divinité (....), il peut sembler singulier que la maladie ne figure pas (...) parmi les principaux thèmes de la littérature. » Finalement, je replonge dans mon état maladif. Je regrette seulement de n’avoir pas sous la main la correspondance de V. W avec Lytton Strachey : dans mon souvenir, ces deux grands malades échangent avec un humour corrosif et contagieux sur leurs maux respectifs. Retrouver cet ouvrage serait l’unique raison de se lever et d’aller mieux !

Virginia Woolf / Essais Choisis / Folio Classique

Virginia Woolf  /Oeuvres Romanesques / Bibliothèque de la Pléiade

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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