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LETTRE A CEUX QUI NE SAVENT PAS POURQUOI ETRE DE GAUCHE (4) :

 De plus, les faux progressistes ultralibéraux font croire que la mondialisation permet aux pays du sud de sortir de la pauvreté. En trompe l’œil, oui. Elle permet surtout, par cycles d’enrichir les ultra- riches. On a beaucoup glosé sur la générosité patentée des 40 milliardaires américains qui, sous l’impulsion du duo Gates et Buffett ont décidé de donner leur fortune à des fondations. La fortune cumulée de ces 40 voleurs équivaut au PIB de l’Inde, plus d’un milliard d’âmes… Et on voudrait saluer ce geste post-mortem dont rien ne laisse croire qu’il sera correctement effectué ? On voit plutôt une résurgence des indulgences, ce système qui permettait aux riches, au Moyen Age, de se racheter de leurs mauvaises actions en effectuant un don pour leur église. Le seul moyen d’aider ces 40 individus à se comporter comme ils le désirent, en bons citoyens est de prélever des impôts proportionnellement à leur fortune, voire en leur laissant la latitude d’aider au développement d’autres pays que le leur, s’ils le souhaitent. Mais de leur vivant, de façon immédiate et bien plus opérante que ce n’est fait aujourd’hui…

 A ceux qui fustigent une gauche outrancière quand elle parle de retour vers une conception médiévale de la répartition des richesses, nous demanderons de nous nommer une période de l’histoire où, toutes proportions gardées pour cause de population mondiale, un système permet à 40 hommes d’avoir autant d’argent qu’un milliard de leurs semblables. S’est-il trouvé une époque où 40 nababs possédaient autant que 100 millions d’autres ? Sans doute, puisque les esclaves ne pouvaient rien posséder.

 

Gauche mode d’emploi : réformisme ou révolution ?

 Est-ce bien raisonnable de résumer le débat à ce genre d’aporie ?

 

Tous les beaux esprits ne jurent que par le réformisme, oubliant un peu vite que, derrière ce mot-valise, se niche la fin des idéologies. La réforme n’est pas de gauche par essence, elle appartient à tous. Pour la reconnaître, il faut la science de l’ethnologue politique se jouant des qualificatifs faux amis « juste », « équitable », « dure », « réaliste », qu’on accole à ce Moloch de la réforme.

Ce type de politique, donc, nous en avons pourtant un besoin vital puisqu’on ne peut conserver des textes pendant des siècles. Quand le socle initial est bon, on ne saurait d’ailleurs trouver de meilleure politique. Alors, la réforme sert à rafraîchir, adapter des lois à un nouveau contexte technique, économique ou démographique. Ainsi, nous devons nous résoudre à une réforme du système de santé pour retomber sur notre socle fondateur de la Sécurité sociale, récemment écorné par l’instauration des franchises médicales. De même, une réforme du système éducatif en recentrant l’enseignement sur les matières les plus nécessaires ; « les fondamentaux » comme disent les experts…

 Une école qui ignorerait aujourd’hui les nouvelles technologies n’aurait pas de sens. De même qu’en matière de santé, il serait criminel de ne pas imposer de nouvelles normes d’hygiène et de sécurité quand celles-ci sauvent des vies.

Le même ethnologue politique saura également déceler des scorpions mortels sous les pierres des réformes. Car si le réformisme de gauche doit toujours tendre vers le bien commun, le réformisme de droite peut, lui, contenir le poison de véritables révolutions libérales. Ainsi des réformes sanitaires successives de la tarification ou de l’évaluation des établissements mettent en place une révolution de notre système de soins ; nous faisant passer d’une logique universaliste à une logique performative avec une offre de soins sur mesure de coût, et non plus sur une mesure de la demande…

 Idem pour la prétendue « réforme » des universités qui cache en réalité une révolution, en ce qu’elle impose aux établissements de se procurer une part de plus en plus importante de leurs ressources. Permettre aux grandes universités de se développer pour financer leurs programmes de recherche, payer leurs professeurs, cela peut s’entendre et s’inscrire dans une tradition purement libérale. En revanche, condamner de facto les établissements les moins cotés de par leur localisation géographique ou les disciplines proposées, c’est encore une fois abattre la République. Vous voulez faire de l’histoire et habitez à Dijon ? Ce n’est plus possible, allez à Paris. Cela vous est financièrement impossible ? Alors, restez à Dijon et inscrivez vous en technique de commercialisation… Cette version moderne du « puisqu’il n’y a pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » prête modérément à sourire.

 Aussi, même s’il faut rester attentif aux conditions de mise en œuvre, le réformisme demeure un puissant levier de progrès dans un pays au modèle social établi comme la France. En revanche, en certaines matières, le réformisme se heurte aux limites de la ruse des lobbys financiers ; alors, il est illusoire de prétendre se passer d’une révolution de système. Là encore, en matière de guerre de communication, le vocable de « révolution » a mauvaise presse. Nous sommes amnésiques de l’abolition des privilèges, de la déclaration des droits de l’homme, de la sortie de l’esclavage ; tout cela pour ne retenir que quelques procès honteux de Moscou ou de la Havane et décréter stupidement que toute révolution mène au totalitarisme… Pourtant, c’est bien une tabula rasa qu’il faut pour réguler les échanges financiers. 

Nous avons récemment eu la triste illustration des limites d’un volontarisme non radical. Après la dernière crise financière de 2008, des voix sans doute bien intentionnées prétendaient « encadrer, moraliser le capitalisme »… Vaste blague.

On sortait pourtant d’un système ayant débouché sur une aberration sans précédent : quelques milliers de spéculateurs ont pu privatiser leurs gains et lorsque le château de cartes s’est écroulé, ce sont plusieurs centaines de millions de personnes qui ont socialisé les pertes… Qu’une pareille injustice puisse se dérouler est déjà révoltant, mais quand on voit se reproduire les mêmes mécanismes, on est légitimement gagné par un sentiment de désespoir. Face à cela, seule une révolution peut changer la donne. Toute réforme sera dénaturée comme ce fut le cas pour le texte d’Obama dont l’offensive sur Wall Street fut largement désarmée par les conseillers des banques, grâce à leur consanguinité manifeste avec les dirigeants politiques.

Cette révolution financière doit comporter quelques piliers intangibles comme le droit de regard systématique de l’Etat sur les opérations importantes des banques : présence significative au conseil d’administration, droit de veto… Autre impondérable relatif au contrôle, la création d’agences de notation véritablement indépendantes, donc étatiques. Cette mesure s’impose avec le plus pur bon sens lorsque l’on songe que des agences de notation ont accordé la note maximale à Lehman Brothers, quelques semaines avant que cette banque d’affaires ne soit déclarée en faillite. Comment ne pas y voir  une connivence très forte entre contrôleurs et contrôlés pour organiser la fraude ? Pire, en 2010, ces mêmes agences ont vendu pour des sommes peu philanthropiques leurs avis sur le devenir de nations entières en les mettant à genoux. Aucune réforme ne viendra à bout de ce poison financier, car elles contournent toutes les réglementations avec un cynisme de bon aloi. Il faut restaurer le primat du politique et rendre leur expertise caduque.

 Autre domaine pour lequel on ne peut faire l’économie d’une révolution : le logement. Avec la loi SRU, la  France dispose sans conteste d’un arsenal législatif intéressant et adapté, mais face aux communes qui ne respectent pas la loi, seules des mesures drastiques peuvent changer la donne. Soit des amendes financièrement dissuasives, intimant aux communes les plus fortunées de payer leur ségrégation sociale à un prix suffisamment élevé pour que les communes moins fortunées puissent bâtir. Soit en réquisitionnant les terrains et immeubles vides. L’évidence voudrait également que l’on rende inéligibles les maires ne mettant pas en place de plans de création de HLM. Des maires hors-la-loi, ça ne doit pas arriver, n’est-ce pas ? La spéculation immobilière par le vide, avec expulsion de squatters ne choque pas grand monde. Gageons que l’expropriation de nouveaux latifundistes manifestement mal intentionnés ne choquera pas plus…

 En avant, toute…

 Et demain, alors, en quoi reconnaîtra-t-on ce vrai projet de gauche ? Les spadassins autoritaires, on s’en méfie. Mais comment distinguer les faux-nez progressistes de vrais hommes de gauche ? Il suffit de regarder l’Angleterre d’aujourd’hui pour s’apercevoir que la troisième voie blairiste est authentiquement libérale et a cassé le service public. Quand les lignes sont aussi floues, le changement passe ailleurs.

En France, le terrain de jeu politique ne se prête pas à une implantation de la gauche : trop concentré, trop jacobin, trop centralisé : tout, en germe, pousse à la confiscation du pouvoir et aux retours des baronnies féodales. Nous sommes malheureusement en plein dedans avec nos petits marquis régionaux qui feignent de s’opposer au roitelet. Triste comédie… Une politique de partage ne peut se proclamer qu’avec un pouvoir véritablement partagé. Partagé par ces institutions, bien sûr, mais par le corps politique aussi. Martine Aubry a fait passer une proposition sur la fin du cumul des mandats. Cela sera-t-il mis en œuvre ? Rien n’est moins sûr, car le poids des résistances sur ce sujet a quelque chose de désespérant. Comment peut-on encore entendre cette antienne inepte : « il faut être un bon élu local pour faire un bon parlementaire. Qui connaît sa circonscription et aide véritablement ses concitoyens ». En bon français, cela signifie : si je cumule, je démultiplie mes réseaux, mes relations, je serai plus facilement élu.

 Ensuite, évidemment, le cumul des mandats entraîne un cumul des revenus et des avantages qui y sont attachés ; un risque de dérive autocrate évident. Pas besoin d’être grand clerc, il suffit de regarder une carte des élus de France pour constater cette réalité : notre République alimente des petits barons qui n’ont pas plus envie de voir leurs privilèges disparaître que leurs homologues de l’Ancien Régime. Ce grand cancer de la démocratie n’est jamais débattu pour des raisons qui me dépassent. Comme s’il ne s’agissait que d’une question de lambris et d’alcôves entre politiques ! Je crois, au contraire qu’une véritable révolution institutionnelle pourrait redonner de l’oxygène à la vie politique française et ramener vers l’engagement cette jeunesse qui se détourne. Pourquoi, franchement, vous engager aujourd’hui dans un schéma des plus bloqués, où les places se jouent au couteau et où votre horizon d’action ne s’éclaircira pas avant trente ans ? Peut-on accepter que les plus brillants esprits qui font acte de foi en politique soient laissés de côté jusqu’à leur cinquantième anniversaire ? Je comprends que toute cette génération préfère aller vers l’entreprise ou des carrières sportives, show-business ou artistiques ; toutes disciplines où leur mérite est reconnu plus vite. Et où, paradoxalement, ils ont plus l’impression de changer le monde qu’en s’engageant politiquement…

 Il y a une déconnexion face aux attentes des jeunes qui ne croient plus en la classe politique qu’ils jugent stipendiée ; et qui ne croient plus en la capacité du politique de changer le monde, car il est aux mains de lobbys. La réforme institutionnelle ne changerait pas du jour au lendemain cette crise de confiance, mais en permettant, mécaniquement, à des centaines de nouveaux acteurs de devenir acteurs du changement, on réenchanterait la politique.

 Révolution, enfin, va bien au-delà de la fin du cumul des mandats. Il faut changer les lieux de pouvoir en permettant aux régions d’avoir des prérogatives équivalentes à celles des Länder allemands. Ainsi, on casserait ce parisianisme qui décourage les bonnes volontés du reste de la France et fait converger vers Paris un bataillon de « Rastignac » dont le service public n’est pas la priorité absolue.

 Alors, pour répondre à la question posée en préambule : « Pourquoi être encore de gauche aujourd’hui, puisque c’est si compliqué ? » Peut-être tout simplement car cette exigence est mère de découverte et d’inventivité. Et surtout, parce qu’il est impensable de se résigner à l’idée que nous vivons aujourd’hui dans le meilleur des mondes. Sans cette espérance que l’on peut changer les choses, la vie est plus fade, d’une tristesse quasi désespérante. Au fond, être de gauche vous fait osciller de l’abattement devant les obstacles à l’euphorie des victoires et à l’espoir de toujours croire que demain sera un jour meilleur. 

VINCENT EDIN (2011)

 

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Le blog de Vincent EDIN

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