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ENTRETIEN AVEC ASTRID MANFREDI A PROPOS DE SON ROMAN "LA PETITE BARBARE" :

“La petite barbare” est l’un des romans surprises de la rentrée littéraire.  Cent cinquante pages d’une prose ramassée qui vient frapper à la porte du malheur, cent cinquante pages qui font d’emblée d’Astrid Manfredi un écrivain au talent déjà affirmé alors même qu’il s’agit d’un premier roman.

Culture Chronique : Astrid Manfredi “La petite barbare” est votre premier roman. Comment vous est venue l’idée d’écrire sur ce thème qui a été assez peu défriché sur le plan romanesque.

Astrid Manfredi : Les êtres à la marge m’intéressent, qu’ils soient des personnages de papier, des êtres de chair que j’ai pu côtoyer, ou  encore des figures emblématiques du septième art. J’ai notamment gardé un souvenir très fort du film « l’Appât » réalisé par Tavernier où une jeune femme incarnée par Marie Gillain recrutait dans les lieux de nuit des hommes riches afin que sa bande de voyous les dépossède de leurs biens. Ce mélange d’inconscience et de cruauté, cette incapacité à discerner le bien du mal, ont une dimension à la fois odieuse et fascinante. Et puis j’avais aussi envie d’écrire le portrait d’une très jeune femme ayant grandi dans ce qu’on appelle une zone de non droit. Qu’est-ce qu’être une jeune femme dans un tel environnement ? Quels sont les codes de survie ? Comment peut-on accéder à d’autres perspectives ?

Culture Chronique : En choisissant un récit à la première personne vous évitez l’écueil d’une stigmatisation immédiate qui empêche de comprendre. La romancière rapporte ici des faits de pensée qui permettent de reconstruire un itinéraire social et psychologique. Comment avez-vous procédé ? Astrid Manfredi :

Astrid Manfredi : En effet le terme de stigmatisation ne peut être procédé de la littérature et l’empathie romanesque se doit d’être adaptée même à celles et ceux qui ont commis le pire ou assisté au pire en détournant  les yeux ce qui est le cas de « La petite barbare ». L’utilisation de la première personne du singulier favorise le sentiment de proximité et cela m’a aidé à  déployer les errances du personnage, errances et doutes occasionnés par un environnement tant familial que sociétal démissionnaire. Elle est le fruit de cette démission collective. Seules sa beauté et son appétence pour les mots demeurent ses garde-fous dans cette nuit sans fin qu’est sa jeune existence.

Culture Chronique : Vous inscrivez aussi une distance dans le temps puisque l’héroïne – peut-on d’ailleurs l’appeler ainsi ? - se retourne sur des évènements qui se sont déroulés quelques années plus tôt tandis qu’elle purge sa peine de prison. Cette médiation du temps vous permet de prêter à la petite barbare un esprit critique qu’elle n’avait pas au moment des faits.

Astrid Manfredi : Je l’ai écrite et voulue comme une héroïne, certes une héroïne sombre qui a commis l’irréparable, mais dont la rage de vivre  et le souffle poétique seront les réparations. En effet l’incarcération, ce moment de privation d’espace et de liberté, cette oppression, lui permettront de dresser une sorte de bilan instinctif. Car c’est une jeune femme inscrite dans la vie et quand elle vit les situations, bonnes ou mauvaises, analyser ce qu’elle ressent requiert des aptitudes qui ne lui ont pas été enseignées. Il lui faudra ce temps du repli pour mettre en mots ce tourbillon d’émotions qui tantôt la dévaste ou la porte.

Culture Chronique : Votre tentative romanesque rappelle d’une certaine façon le travail d’Emmanuel Carrère qui va tenter dans “L’adversaire” de comprendre le parcours de Jean Luc Roman. D’une certaine manière vous cherchez à saisir les conditions qui amèneront à commettre un acte monstrueux.

Astrid Manfredi : Oui, « On ne nait pas monstre, on le devient ». Et certains environnements dits à la lisière souvent ultra violents et sans autres horizons que les sinuosités de béton favorisent cette éclosion. Il ne s’agit pas d’excuser mais de comprendre cette germination, cette colère contre une société du spectacle mensongère qui déshumanise et favorise le paraître à défaut de l’être.

Culture Chronique : Vous êtes vous même une grande lectrice puisque vous avez créé le blog “Laissez parler les filles” dans lequel vous écrivez très régulièrement sur vos lectures. En quoi la lectrice influence-t-elle la romancière ?

Astrid Manfredi : Quand j’ai présenté mon texte aux libraires lors de la réunion de rentrée littéraire des Editions Belfond j’ai repris cette phrase de Guy Debord « Pour savoir écrire, il faut savoir lire ». Et effectivement avoir durant trois années  beaucoup lu et chroniqué de romans ouvre à la musique des mots. Cette chorale de voix aide à trouver la sienne. La lecture est une condition sine qua non à l’écriture. Impossible de les dissocier.

Culture Chronique : Quels sont les auteurs qui vous ont influencée, ceux vers qui vous revenez toujours ?

Astrid Manfredi : Il y a dans ma bibliothèque quelques textes fondateurs dont je ne me séparerai jamais : « Le voyage au bout de la nuit » de Céline, « Les raisins de la colère » de Steinbeck, « Un barrage contre le pacifique » et « L’amant » de Marguerite Duras, « Demande à la poussière » de John Fante, « La promesse de l’aube » de Romain Gary, « Le dahlia noir » de James Ellroy. Ce sont des textes inoubliables, des textes de sociologues, des textes du désir et de la mélancolie.

J’aime aussi beaucoup le souffle épique et désespéré de la grande littérature américaine ou du roman noir. Herbert Lieberman, Philip Roth,  Raymond Carver, Jim Harrison, Fitzgerald, Jack London, Cormac Mc Carthy, Truman Capote, Carson Mc Cullers, Dorothy Parker  et tant d’autres …

Culture Chronique : On trouve dans “La petite Barbare” une certaine radicalité du déterminisme. Faut-il y voir chez vous une utilisation plus contemporaine de la théorie naturaliste élaborée par Zola.

Astrid Manfredi : Il peut y avoir quelque chose de cette théorie en ce sens où elle est siamoise du réel et qu’elle n’occulte pas les aspects les plus sombres de cette même réalité. D’autre part je développe effectivement dans ce roman l’influence du milieu sur la destinée du personnage et ses conséquences sur son comportement. Ce qui peut s’apparenter à une forme de naturalisme contemporain.

Culture Chronique : Il y a aussi dans votre roman une peinture de la condition féminine dans les cités de banlieue. On peut pas dire que béton et jupon fassent très bon ménage…

Astrid Manfredi : Il suffit d’ouvrir les yeux pour se rendre compte que dans certaines zones de non droit ce n’est pas franchement la journée de la jupe. Les droits de la femme, sa liberté d’expression, son droit à se vêtir comme elle l’entend sans devenir la proie d’agressions ou de quolibets menant à la peur sont fortement malmenés. Et on voit éclore de plus en plus de comportements sexistes et obscurantistes.

Culture Chronique : On sent que vous êtes très impliquée en tant que romancière à mettre en évidence la difficulté d’être fille dans ces terres de relégation.

Astrid Manfredi : Il faut bien se décider à en parler et très peu de romans abordent cette thématique alors que les problèmes sont à deux pas de nos portes, de nos rues. Alors que ce droit à être une femme émancipée devrait être un droit inaliénable on assiste à une résurgence de la violence morale et physique faite aux femmes dans ces univers en vase-clos où le machisme se porte à la boutonnière.

Culture Chronique : Le portrait que vous faites des garçons est assez terrible aussi.

Astrid Manfredi : Le portrait des hommes qu’elle côtoie est en effet assez rude. C’est en cohérence avec ce qu’elle vit. Elle entretient avec les hommes des rapports anxiogènes et ce depuis l’enfance. D’abord le père absent et toxique quand il est présent, ensuite une déception amoureuse la renvoyant à sa condition sociale précaire, puis les rapports tarifés avec les hommes pour un peu de liberté et d’avantages quand elle est incarcérée, ou des jolies robes et quelques verres quand elle s’abime durant les nuits parisiennes. Le sentiment amoureux est brisé. Seul l’homme qui ne la touche pas à savoir son ami Esba, puis celui qu’elle fantasme en découvrant la lecture véhicule un peu de rose et d’autres possibles.

Culture Chronique : On pense en vous lisant au film emblématique des gamins de banlieue “Scarface”. Même désir de se faire une place, d’être reconnu, de pouvoir flamber et de profiter de la société de consommation à plein. Les femmes étant très instrumentalisées dans ce type de trajectoire sociale.

Astrid Manfredi : Oui, il est vrai que ce film est culte dans les quartiers. Quand l’ascenseur social est en panne sèche on se projette dans d’autres héros. Ce héros qui n’a pas besoin d’étudier ou d’être issu d’un milieu favorisé pour en avoir plein les poches et devenir outrancièrement consommateur. Le mythe du voyou à la peau dure.

Culture Chronique : Il y a des aspects de la réalité du gang des barbares dont vous vous êtes inspirée que vous passez sous silence. En particulier l’antisémitisme crétin et dévastateur qui les a conduit à l’irréparable.

Astrid Manfredi : Oui on peut faire le rapprochement avec ce fait divers atroce de bêtise et d’antisémitisme aussi ignoble que glaçant mais j’ai davantage pensé au film « L’appât » de Tavernier tiré également d’un fait divers où une jeune femme séduisait des hommes dans les discothèques afin de les plumer et qu’ils finissent assassinés par sa bande. Drame d’une jeunesse désoeuvrée à l'image de la société dans laquelle on vit, mais où la vie, justement, ne signifie plus rien ou pas grand-chose. Cependant un pas de côté pour aller vers autre chose reste possible…

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