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ENTRETIEN AVEC EDGAR MORIN :

Edgar Morin vient de publier "L'aventure de la Méthode" où il livre le récit d'une oeuvre-vie, une vie nourrissant au fil du temps une oeuvre, laquelle à son tour a nourri la vie. Une aventure  de trente années qui trace la voie d'une refondation de l'humanisme. Intellectuel transdisciplinaire et travailleur inlassable Edgar Morin n'a jamais appartenu à aucune chapelle et s'est toujours tenu à l'écart des modes qui ont affecté la vie intellectuelle française. En revanche  il s'est toujours engagé  dans les grands débats de société apportant un regard nourri  d'une rationalité  complexe et ouverte. Inclassable et se tenant toujours à distance des penseurs académiques Edgar Morin est un philosophe indiscipliné  qui fut souvent pris à partie pour l'originalité de ses positions. Il nous a fait le plaisir et l'honneur de répondre à nos questions. 

Archibald Ploom :  Edgar Morin vous venez de publier “L’aventure de la Méthode” qui revient sur l’extraordinaire aventure  intellectuelle qui fut la vôtre durant 35 ans  et qui vous a amené à rédiger cette oeuvre immense et atypique que fut votre “Méthode” .  Ce titre fait évidemment penser d’emblée à Descartes, pourtant votre travail propose une approche qui va très au delà de la méthode cartésienne tout en intégrant le fameux doute méthodique. 

Edgar Morin : Ma source est plutôt dans cette phrase de Pascal qui révèle la complexité de toutes choses:  « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et      aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les  plus éloignées et les plus différentes, je tiens   impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » C'est le défi de cette complexité qui m’a amené à élaborer les principes  de la connaissance complexe et à concevoir, à l’opposé du paradigme qui contrôle nos connaissances et pensées en leur enjoignant de réduire et disjoindre, un paradigme qui enjoint à relier et à distinguer. Alors que Descartes disjoint sujet et objet, je montre qu’ils sont inséparables et interdépendants. 

Archibald Ploom :  On trouve dans cette oeuvre-vie l’esprit de Montaigne qui n’hésitait pas à franchir en contrebandier les frontières des savoirs mais aussi celui qui anima Diderot lorsqu’il dirigea L’Encyclopédie. Tout au long de ces trente cinq années vous allez circuler entre les savoirs en intégrant les notions de complexité et de transdisciplinarité afin de fonder une Méthode qui permettra au lecteur de penser par lui même dans un monde où l’accroissement des connaissances est exponentielle et dépasse de loin les possibilités d’un cerveau humain. L’immensité de la tâche aurait pu vous incliner au découragement ….

Edgar Morin : Les problèmes fondamentaux et globaux de notre humanité et particulièrement à notre époque, exigent de relier et organiser les connaissances les plus diverses compartimentées et  séparées les unes des autres. La complexité exige la transdisciplinarité qui exige la complexité. La pensée complexe se base sur une culture qui intègre le grain des connaissances scientifiques dans le moulin de la culture humaniste,  ce qui permet de régénérer la culture, ce qui appelle une nouvelle Renaissance. Le défi, loin de me décourager, me stimule.

Archibald Ploom :  Vous utilisez la métaphore du banian, cet arbre indien pour éclairer le principe de “La Méthode”. 

Edgar Morin : Les branches du banian retombent à terre et leurs extrémités s’enracinent et transforment la branche en nouveau tronc.  C’est bien le principe de la boucle récursive où le produit devient producteur. Ainsi les produits de la Méthode ont été producteurs d’une pensée pédagogique (cf notamment « Les 7 savoirs nécessaires à l’éducation et éduquer à vivre ») une pensée planétaire (« Terre-Patrie », « La Voie ») comportant une politique, une pensée anthropologique (amour poésie sagesse)

Archibald Ploom :  Vous écrivez dans votre introduction générale à « La Méthode » : « Notre pensée doit investir l’impensé qui la commande et la contrôle ».  C’est  une dimension qui traverse toute votre œuvre avec, à la clef, la perspective de réapprendre à apprendre. Cette question de l’éducation est effectivement l’un des piliers de votre œuvre. Mais comment parvenir selon vous à penser ce qui est caché, ce qui nous anime sans que nous le percevions vraiment ? Comment appréhender cette matière noire de la pensée qui l’anime sans qu’on puisse réellement l’appréhender ?

Edgar Morin Selon moi il y a trois « impensés » :

 - L’impensé du paradigme qui commande les connaissances et la pensée, et que l’on peut concevoir si on s’en sort par la pensée complexe: paradigme de disjonction et réduction

-  L’impensé du rôle actif du sujet connaissant dans la connaissance que l’on a pu (déjà Kant) et que l’on peut concevoir

-  L’impensable qui dépasse les aptitudes de notre cerveau/esprit et que l’on retrouve à toutes les avancées de la connaissance en arrivant à des contradictions insurmontables : on peut l’approcher par la musique, la poésie, l’extase… 

Archibald Ploom :  Le chapitre 5 de « L’aventure de la Méthode » s’intitule  « Vivre »  et vous  l’introduisez par cette citation tirée de « La Méthode » : «  Je n’écris pas d’une tour qui me soustrait à la vie mais au creux d’un tourbillon qui m’implique dans la vie ».  Ce mouvement tourbillonnaire  est l’une des spécificités de votre travail, de votre œuvre, de votre vie.

Edgar Morin :  Le tourbillon est une forme et une force énergétique qui peut être créatrice, organisatrice ou destructrice. Je pense que le premier être vivant était issu d’un tourbillon de molécules diverses. 

Archibald Ploom  La métaphore de la tour renvoie  à une idée que vous avez toujours combattue : le scientifique  ou l’intellectuel enfermé dans son savoir  et condamnant tous les passeurs de frontières. Cela vous a valu quelques solides inimitiés parmi les intellectuels  français car l’élaboration de la pensée complexe vous a obligé à embrasser des savoirs très divers et donc à faire votre miel  dans des espaces de connaissances que certains considéraient comme leurs propriétés.

Edgar Morin :  Le propos de mes recherches comme pour l’homme et la mort, m’amène à puiser dans des disciplines très diverses, et donc pour les propriétaires ou souverains de ces disciplines, être un braconnier à chasser

Archibald Ploom :  En revanche  cette transdisciplinarité est beaucoup mieux accueillie aux Etats Unis quand vous séjournez au  Salk Institute entre 1969 et 1970 en Californie.

Edgar Morin :  Elle est accueillie par tous ceux qui ont l’esprit complexe

Archibald Ploom :   Très tôt avant même  le début de la rédaction de « La Méthode » vous commencez à élaborer une anthropologie.

Edgar Morin :  Kant savait que la réponse à « Que puis je savoir ? », «  Que puis je croire ? », « Que puis je espérer ? » passe par l’anthropologie. Pour moi pas d’épistémologie sans anthropologie et vice versa.

 Archibald Ploom : Vous écrivez  «  Je suis éberlué quand on me considère comme un « vieux sage » . Il es vrai que je suis vieux  mais ai-je la sagesse du bon vieillard ? »  Au fond comment aimeriez vous que vos lecteurs vous considèrent aujourd’hui ?

Edgar Morin : Comme fidèle à moi même

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