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ISAAC BABEL - L'ECRIVAIN CONDAMNE PAR STALINE d'ADRIEN LE BIHAN :

L’ouvrage d’Adrien Le Bihan “Isaac Babel – L’écrivain condamné par Staline” constitue un éclairage fondamental sur la trajectoire de cet intellectuel juif né en 1894 à Odessa et qui sera exécuté en 1940.  La question qui affleure sous le travail de l’historien tient en quelques mots :  “Comment pouvait-on être écrivain durant la période stalinienne?”. Equation compliquée en vérité car  Issac Babel n’était pas Soljenitsyne.

Babel, dont la carrière débuta avant la révolution d’octobre, se rallia rapidement aux bolcheviks au point de travailler pour la Tchéka, la police politique du nouveau régime.  Il fut d’abord protégé par Gorki avec lequel il collaborait dans certains journaux communistes. S’il ne fut pas un tchékiste à blouson de cuir, on trouve chez Babel une fascination pour ceux qui donnent la mort. Décrivant le cadavre du prince Eboli de Tricoli, il écrit “un corps svelte et maigre, un petit visage ricanant, arrogant, affreux.” On voit que l’écrivain engagé par la Tchéka de Petrograd oriente fortement sa plume au détriment des ennemis de la Révolution.

En 1919 Odessa, la ville d’origine de Babel qui a vécu des péripéties diverses pendant les évènements révolutionnaires, voit les bolcheviks instaurer un état de siège, dissoudre les assemblées élues pour installer un soviet de travailleur, interdire le commerce, mettre la main sur les entreprises, imposer lourdement la bourgeoisie, prendre des gens en otage  pour être certains de toucher les contributions.  Des progroms antijuifs  sont perpétrés par les rouges comme par leurs ennemis. Les parents de Babel voient leur appartement perquisitionné par des miliciens. Rien n’est simple durant cette période troublée.

Envoté sur les fronts où l’armée rouge est engagée contre les “blancs” Babel écrit pour différents journaux. Parfois affamé et mangé par la vermine, il vit dans les conditions extrêmes des combattants en particulier au sein d’une unité de “la cavalerie rouge”. A partir de 1923 il commence à rédiger ses célèbres récits de la guerre russo-polonaise et en particulier ses premiers textes autour de la cavalerie rouge. Il parviendra à publier dans différentes revues soviétiques. Les récits de “L’armée de cavalerie” vont le rendre célèbre. Il est parfois comparé à Gogol.  Mais certains de ses textes, en particulier “Sachka le Christ” lui valent des condamnations politiques et des insultes. Souvent ses camarades ne le comprennent pas. L’historien montre à quel point il est difficile d’assumer sa création littéraire dans un univers entièrement dédié au parti.  Babel devient rapidement un “bolchevik sans parti”,  il peut passer pour un prosateur dévoyé car il ne vante pas suffisamment la virilité et la puissance de héros au service du communisme en marche.

Rapidement Babel va endosser le costume de l’intellectuel dont le parti devra se méfier.  Il est désormais surveillé par la Guépéou, la police politique qui a pris la place de la Tchéka. Cependant la protection du grand écrivain Gorki lui permet de continuer à travailler sans être autrement inquiété que par des rappels à l’ordre. La publication de l’un de son chef d’oeuvre “Cavalerie rouge” en 1926 met en évidence l’extraordinaire talent de prosateur de Babel et le place parmi les grandes plumes russes du siècle. Mais la Russie de l’époque n’est plus celle de Tolstoï ou de Dostoïevski. Babel n’a pas suffisamment sacrifié à l’idéologie. Et pour cause, Le Bihan met en évidence le fait que Babel était très choqué par la manière d’imposer la collectivation au début des années 30 et en particulier en Ukraine. Reste que la pression idéologique va obliger l’écrivain à renier en partie “Cavalerie rouge”. Peut-on imaginer un Victor Hugo à qui aurait fini par condamner “Les Misérables”..?

 A partir des archives soviétiques, polonaises, françaises et américaines l’historien reprend minutieusement le parcours de l’écrivain jusqu’à son exécution en 1940 après un procès expédié en 20 minutes. Depuis les années 30 les exécutions d’écrivains étaient devenues courante en Union soviétique. Beria le chef de la police était littéralement déchainé contre les gens de lettres. 70 sont exécutés en 1937, 50 en 1938, une douzaine en 1939 et 4 en 1940.  Il fallait donc que Babel fut un jour sur la liste noire pour comprendre que le régime communiste se moquait comme d’une guigne du génie littéraire.

L’enquête historique d’Adrien le Bihan est fondamentale tout simplement parce qu’elle met en lumière la difficulté d’exister en tant qu’homme de Lettres au coeur d’un régime où même l’art devait être idéologique. Le culte de la personnalité associé à une multitude de petits commissaires du peuple ne laissait guère de chance à celui qui se révéla comme l’un des grands peintres de la guerre de libération. Sans doute le génie littéraire de Babel, qui évitait soigneusement le lyrisme patriotique au profit d’une dimension plus poétique, fit  de lui un écrivain réactionnaire pour ceux qui gouvernaient le pays. En le supprimant le régime priva pourtant l’Union soviétique de l’un des écrivains qui fit entrer la littérature russe dans la modernité.  

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