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MARCEL CONCHE : CORSICA - CARNET 11 :

 L’écriture du carnet va-t-elle finir par influencer le choix de mes lectures ? Je me suis surprise, ayant entamé le Journal volubile d’Enrique Vila-Matas, tentant d’élaborer la suite avec d’autres journaux d’écrivain à lire, histoire d’établir un fil conducteur en amont plutôt qu’en aval. Dans la pile de livres qu’il me reste à découvrir, je jette un œil rapide et mets de côté un autre journal : Corsica  du philosophe Marcel Conche.

Pourquoi Vila-Matas ? J’avoue mon ignorance : je ne connaissais pas cet auteur barcelonais, qui à 18 ans, écrivait des fausses interviews pour la revue Fotogramas, qui en 1974, est parti pour Paris s’installer dans une chambre de bonne, louée par Marguerite Duras dans les combles de son appartement de la rue Saint-Benoît. La lecture du Monde des livres aura été déclencheuse. J’ai commencé le Journal volubile, une bonne façon d’entrer dans l’univers vila-matien que ce journal qui, en fait, n’est qu’un masque de journal intime. Il s’agit plutôt d’un essai romancé avec dates, anecdotes, prétexte à une nouvelle forme littéraire. La frontière entre fiction et réalité est confuse, marque de fabrique chez Vila-Matas qui joue avec virtuosité avec les possibles. La forme du journal est appropriée à l’art de Vila-Matas qui se dévoile tout en se dérobant. Son goût pour l’imposture est d’ailleurs jubilatoire. Il revisite ou réinvente Pessoa, Borges, Kafka, Gracq, Coetzee… Il est impossible de savoir si les innombrables et plaisantes anecdotes le concernant ou concernant ses amis Claudio Magris ou Paul Auster sont vraies, comme il est impossible de savoir si les citations des multiples auteurs dont il parle sont apocryphes ou non. Vila-Matas aime se cacher derrière ses auteurs fétiches : Bolaño, Monterroso, Walser ou Sebald. Sa force est de nous inscrire dans cette lecture singulière, ironique, créative de l’histoire de la littérature : « Nous écrivons toujours après d’autres et c’est peut-être pourquoi j’ai si souvent recherché – avec des citations littéraires distordues ou inventées qui contribuaient à créer des sens différents – une image de moi faite de traits étrangers et voilà peut-être pourquoi j’ai si souvent fragmenté le vieux texte de la culture et disséminé ses traits en les rendant méconnaissables de la même façon qu’on falsifie de la marchandise volée. C’est ainsi que je me suis frayé un chemin, que j’ai avancé. Sur ce terrain, rien ne rassure plus qu’un masque. » Sur l’intime peu de choses, quelques hôtels, visités véritablement ou virtuellement, quelques voyages, ou participations ratées à des événements littéraires, l’annonce de son mariage tient en une phrase. En refermant ce journal, j’étais transportée par cette rencontre, heureuse à l’idée de ces autres livres de lui à découvrir sachant que la littérature sera toujours d’une façon ou d’une autre le personnage de ses textes, véritables mises en abymes peuplées d’êtres réels ou fictionnels sur lesquels planent Larbaud, Bove, Walser… Cette œuvre qui s’ouvre à moi me fait l’effet d’un volcan.

Poursuivant la forme « journal », je lis « Corsica » de Marcel Conche, en fait le tome V de son journal étrange. Même point de départ qu’avec Vila-Matas, je n’ai rien lu de cet auteur. Je l’avais plusieurs fois écouté sur France culture. J’avais été sensible à la simplicité de sa langue, sa quête du terme juste. Quand j’ai croisé « Corsica » dans le rayon philosophie d’une librairie, je me suis demandée ce que pouvait être un journal philosophique. La quatrième de couverture parle d’amour : Conche est parti pour la Corse à 86 ans pour suivre Emilienne. Etrange, ce journal porte bien son nom. A la lecture, l’étrangeté perdure, ou plutôt la singularité, terme apprécié par Conche. Ce journal est journal par les dates affichées en tête de page du 11 juillet au 30 mars, il l’est aussi par le partage de l’intime d’une vie. Pourtant, il s’éloigne de toute forme attendue. C’est une percée philosophique : Héraclite, Montaigne, Platon, les antésocratiques, accompagnent lettres d’amis, conversations, rencontres au milieu des oliviers d’Emilienne. C’est une avancée dans l’étude du sacré pour Marcel Conche avec Emilienne, jeune femme étrange elle aussi, nourrie de Rûmi, et qui vit le spirituel, entre Grecs et Orient. Rien n’est démonstratif chez ces deux êtres en quête, juste une vie choisie de part et d’autre : pour Conche, la philosophie, recherche de la vérité, étude chaque jour, pour Emilienne la construction d’une oliveraie et d’une maison, tout en s’appropriant la langue grecque. Ces deux-là partagent l’idée que la vie est un sens à donner, à attendre, à vouloir. Conche, fasciné par la beauté de cette femme lumineuse, éprouve ravissement et joie à être en sa compagnie. Loin d’une banale histoire d’amour, c’est une poursuite existentielle. Chaque jour à lire se présente comme un court chapitre, équilibré entre pensées personnelles et lectures, indices du quotidien réduits à leurs plus simples mentions comme l’épure qu’est devenue la vie matérielle du philosophe. Cette forme choisie traduit l’image d’une vie de philosophe. Le lecteur avance dans ces pas, renvoyé à sa propre réflexion. A la fin, une certaine sérénité est atteinte même si le chemin de Marcel Conche n’est heureusement pas terminé. Il questionne ce qu’est lire de la philosophie : comprendre une oeuvre en soi est se placer du côté de l’historien, lire une oeuvre pour savoir si elle a encore une vérité philosophique aujourd’hui c’est la lire en philosophe. Conche consacre sa vie à la philosophie, non de manière démonstrative, mais en faisant de ses jours de lectures, une vie avec l’esprit.

 

Une liste réduite à deux, prometteurs de tant d’autres :

Enrique Vila-Matas/Journal volubile / Christina Bourgois.

Marcel Conche/ Corsica / PUF

 

Non, je ne résiste pas à inscrire un troisième sur la liste. Il est dans la lignée Le Mal de Montano de Vila-Matas, réflexion créative sur le mal de littérature, maladie rare et étrange de nos jours à laquelle tente d’échapper le narrateur. Le texte revêt une forme littéraire excentrique, mêlant récit fictionnel, dictionnaire des auteurs ayant tenu un journal, conférence lors d’un symposium sur le journal personnel, pourtant rien de rébarbatif pour le lecteur mais une effervescence stimulante de l’esprit à suivre le narrateur s’interrogeant non sans humour sur la nécessité de la littérature pour supporter le réel. Sans doute souhaiterai-je être tout-à-fait atteinte par ce mal de Montano et sentir définitivement la vie des livres imprégner chaque instant la vie tout court. Sur un banc suspendu au-dessus du lac de Neufchâtel, dans un cimetière entre ciel et vignes, les phrases du barcelonais traversé par les fantômes d’écrivains, et les mémoires livresques, sonnent juste. Dégustant chaque phrase, relevant la tête, je laisse la maladie incuber. Au milieu des vies silencieuses signalées par les stèles fleuries, le souffle du verbe renaît. J’espère en secret être contaminée définitivement et aussi énergiquement que ce vivace débusqueur espagnol.

 Et de trois ! :  Enrique Vila-Matas/ Le Mal de Montano / Christina Bourgois.

MARCELLINE ROUX (2011)

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Ecrire à Marcelline ROUX

marcelline.roux@laposte.net

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