Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
DAY NUMBER 2 :

26 Novembre 2015 / 26 Août 1917  : Dès le début, Virginia me joue des tours. Elle ne se pliera, pas sans résister, au comptage des trois mois. C’est une femme qui ne se laisse pas enfermer, j’aurai dû m’en douter. Dans le gros pavé rose de chez Stock, on passe, sans coup férir, de février 2015 à Août 1917. Il n’y a qu’à suivre le tempo et sauter quelques haltes pour en faire d’autres plus tard. Ce 26-08-1917 est un dimanche et c’est encore la marche qui est à l’honneur : marche et pique-nique. La Hogarth Press fait désormais partie de la vie de l’auteur mais ce dimanche s’inscrit dans le quotidien et la nature. Hirondelles, feuilles des arbres et prunes sont sous la plume comme la pluie qui revient comme un refrain. La page s’arrête sur un brusque « Ma montre s’est arrêtée ». Virginia s’amuse t-elle de la place étroite, sous-entendue ridicule, de l’homme dans la nature ? Dans un temps qui porte l’automne, les feuilles déjà tombées, les prunes à cueillir, la temporalité humaine est au centre et tout à la fois, exclue. En cette fin novembre 2015, le soleil brille sur les branches dénudées, les hirondelles sont déjà loin. Seules les mésanges exécutent d’improbables ballets à la recherche de graines nourricières, plus de cueillettes à faire, juste à surveiller un pain d’épices dans le four, car les noix sont mûres. Je suis encore intimidée par cette vie avec Virginia. Comment y entrer, oser y glisser les mots d’un maigre quotidien ? Un encouragement involontaire vient de Catherine Weinzaepflen, qui publie « avec Ingeborg » aux éditions des Femmes. « On n’écrit jamais seul(e), on écrit avec les autres », confie-t-elle. Dans ce dernier ouvrage, plein d’audaces, elle dévoile sa vie, sa langue et celle d’Ingeborg, au point que le lecteur ne sait, plus vraiment, tout en le sachant toutefois, qui dialogue avec qui. Catherine Weinzaepflen construit à pas léger, laissant respirer les pages, un texte inclassable, d’un genre hybride où alternent prose et poésie. Ingeborg l’accompagne de sa présence par ses œuvres et Catherine Weinzaepflen voyage en sa compagnie dans l’espace et dans le temps. C’est une complicité de longue date qui se traverse, mine de rien. Loin de chercher à retracer coûte que coûte le parcours d’une vie, c’est l’immersion d’une vie dans l’autre qui fait sens, comme si en effet, nous ne pouvions vivre qu’à partir des autres vies et que les accrocs ne s’en tissent que mieux aux accrocs des autres, s’infiltrant dans leurs mots. La langue allemande que la strasbourgeoise Catherine Weinzaepflen ne parvient plus à parler, la seconde guerre mondiale et l’occupation nazie ayant durablement commis leurs dégâts, ne devient langue adoptée qu’en 2010, Ingeborg ayant réouvert la voie. La vie amoureuse impossible avec Celan est une trame qui loin d’être uniquement un fait biographique dans la vie de Bachmann contamine la vie de Weinzaepflen ou lui permet un pas de côté. « Il faut /rentrer dans la maison/je suis échouée/ sur les rives d’un lac/ sans compréhension ». Toutes les lettres entre Ingeborg et Celan échouent près de ce lac, dans un paysage à la Turner. Le tableau est criant : la vie de la lectrice, la vie de l’auteur ont échangé leurs méandres. Une vie se perd ou se gagne dans les traces d’une autre. Un auteur dans la vie d’un autre auteur ne fabrique pas un film mais des scènes miniatures, des fragments poétiques, que le lecteur peut laisser à son tour infuser. L’histoire ne s’arrête pas. Le relais sera saisi par un autre quelque part au bord d’un lac ou dans la campagne anglaise. Il faut marcher puis rentrer chez soi. Le mystère progresse, le froid, la nuit ne sont jamais loin. Catherine Weinzaepflen entremêle sa vie à celle d’Ingeborg, j’ose à mon tour suivre modestement ce chemin pour courir après Virginia. 

Marcelline ROUX 

© Culture-Chronique --                                                

--  Les chroniques littéraires Culture-Chronique

--   S'inscrire à la Newletter  

 

--  Le twitter CULTURE CHRONIQUE 

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :