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DAY NUMBER 3 :

10 décembre 2015 / 10 novembre 2015 : « Vue sans illusions, la vie est une affaire épouvantable ». Je note cette phrase dans mon carnet. Votre 10 novembre 1915 ne paraît pas bien joyeux, chère Virginia : votre épagneul Tinker a mystérieusement disparu, Léonard est irascible, vous ne parvenez plus à écrire depuis trois jours. Malgré quelques distractions avec le groupe de Bloomsbury, à déguster le thé en bonne compagnie, à découvrir les nouvelles toiles de Duncan et de Vanessa, vous vous sentez « molestée ».  Je n’ose dire que cela me ravit, ce serait manquer de compassion mais il est vrai que mon état, si tourmenté, des derniers jours n’attendait que votre « molestée » pour se trouver sauvé. Le terme en lui-même m’a surprise. J’ai longtemps cru, à tort, que l’on ne pouvait être molesté que physiquement, en étant, par exemple, rudement bousculé par la foule. J’ai foncé, tête baissée, dans les pages de mon Petit Robert, pour vérifier que molesté vient du latin molestus, qui veut dire fâcheux, pénible. Je pouvais donc, tout comme vous, me déclarer molestée même si personne ne m’avait frappée mais seulement tracassée, malmenée, persécutée. 100 ans plus tard, des émotions similaires envahissent nos deux âmes. Etant votre lectrice, j’ai la chance de récolter votre « molestée » tandis que vous avez dû, par l’écriture, sonder les profondeurs désagréables des sensations  pour trouver ce juste adjectif. Vous notez toutefois que, dès le lendemain, vous avez retrouvé votre gaieté. Rien n’est donc définitif. Vous me rassurez. Il me faut patienter. Votre sentence sur la vie sans illusions est quant à elle plus catégorique. Faut-il apprendre, très tôt, à cultiver et fertiliser les illusions pour sauver sa peau ? Aujourd’hui, où les mots d’ordre, rarement suivis d’ailleurs, vitupèrent dans la direction inverse :  faire tomber les masques, être transparent, ne pas s’illusionner, être en accord avec son moi profond, je ne veux pas vous décevoir, chère Virginia, mais vous n’êtes plus du tout dans l’air du temps. Il me plaît d’ailleurs de vous savoir désaccordée avec mon époque, cela me laisse peut-être la chance d’entrer en harmonie avec la vôtre. Je ne vais pas de nouveau courir vers le pavé Robert mais je me demande quand même ce que vous entendez par illusions. Vos illusions flirtent-elles avec utopies, choses irréelles, enthousiasmes irréalistes ? Oser se leurrer pour mieux décoller du terre-à-terre ?Vous qui avez tant lutté contre la folie, votre encouragement à lâcher le principe de réalité ne manque pas de courage. Léonard partage votre vision Je ne sais pourquoi mais j’imagine que cette formulation vous est venue en marchant avec lui dans la campagne à la recherche désespérée de Tinker. Il vous fallait préserver la croyance du retour du chien perdu et vous avez placé toute la vie sous cet angle des retrouvailles impossibles mais essentielles. Je repense à deux autres marcheurs : Carl Seelig et Robert Walser. Carl venait chercher l’écrivain Robert dans son établissement suisse, sorte d’asile amélioré. Ils marchaient ensemble pendant des heures dans les montagnes, ne s’arrêtant que pour prendre d’excellents repas dans les auberges. Rien ne ravissait plus Robert que ces kilomètres parcourus  et que la bonne nourriture. Quel que soit le temps, il portait un léger pardessus et gardait  un parapluie désuet à la main. Il évitait d’aborder les sujets sérieux, littéraires ou autres. Il souhaitait seulement arpenter les paysages autour du lac de Constance et de Saint Gall. Cela le tenait et formait sa plus belle illusion : vivre pour marcher, le plus simplement du monde, sans rien attendre d’autre, que ces pas accomplis. A lire ce journal de promenades, tenu par Carl Seelig, j’ai été impressionnée par les distances effectuées, de véritables exploits.  Manquer ces sorties était pour Robert la plus affligeante des punitions, comme si,  seulement alors, la vie devenait épouvantable. Vous avez raison Virginia : cultivons nos illusions ! Croyons que nous pouvons tout retrouver et seulement marcher pour redevenir léger.      

Marcelline ROUX 

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