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DAY NUMBER 4 :

31 décembre 2015, 31 Janvier 1918 : Un brouillard plus épais qu’à l’accoutumée oblige Virginia à rester chez elle. Seule une sortie pour acheter une brioche pour le thé la plonge vers l’extérieur. Même l’amie attendue est restée à Hampstead. Les Woolf seront seuls en ce jour et cela les réjouit. Virginia ne semble pas s’inquiéter de la façon de passer le réveillon. J’imagine Rodmell, le jardin, la cabane d’écriture, la chambre à soi, enveloppés de brume blanche, de celle qui fait perdre tout repères et coupe la respiration. En 1918, Rodmell ne devait pas encore être comme je l’ai visité en 2006, mais peu importe. Virginia a raison de demeurer, tel le hérisson, dans une hibernation volontaire, plutôt que de risquer des pas malencontreux comme ceux de ces vieilles londoniennes tombées dans la Tamise ou sur les quais de gare, informations que lui rapportera Léonard, le lendemain. Le légendaire brouillard londonien comme décor, tandis qu’ici la fin d’année, est sous le signe de la douceur printanière, effet probable du réchauffement climatique. Il faudra donc que j’invente une autre façon de passer vers l’année nouvelle : l’hibernation n’est plus de saison en 2015. La lecture d’un journal est sans doute plus que toute autre, une lecture à trous. Ce qui est oublié, omis, passé inaperçu ou simplement pas écrit pour dire la journée, joue comme un contre point inaccessible et néanmoins désirable. Comment les Woolfs ont réveillonné en 1918 ? Comment envisageaient-ils l’année nouvelle en plein conflit mondial ? Gardaient-ils espoir ? Etaient-ils inquiets au point de ne pouvoir faire la fête ? Le brouillard prend toute la place sous la plume de Virginia comme s’il envahissait l’air et on devine, blotti, tout ce qui n’est pas retranscrit. L’exigence d’écriture du diariste est la brièveté, comme s’il avait besoin de condenser le quotidien, de retenir certains faits plutôt qu’une pensée, comme s’il fallait déposer quelques indices de la vie réelle, concrète, avant qu’elle ne fuit. Sans doute que les lecteurs de journaux d’écrivain cherchent aussi à se sentir vivants grâce à cet anecdotique qui garde trace de tout ce qui est autour, ailleurs, au-delà. Ecrire son journal, c’est prendre le temps de cette consignation du présent, d’un temps d’arrêt, pour saisir de micros événements. Le brouillard de 1918 aura mis en lumière la douceur de 2015. Je m’aperçois seulement de ma tragique confusion sur les dates un 31 janvier n’est pas un 31décembre. Quoi de plus normal, dès lors, que Virginia ne mentionne aucun réveillon ! Le contraire eût été inquiétant. Je remonte dans ses pages pour trouver le 31 décembre 1917. Quelle frustration : le journal est muet du 20 décembre au 3 janvier ! J’en suis quitte à inventer mon 31 décembre sans l’aide de Virginia. Que pourrai-je imaginer pour rester en lien avec elle ? Une marche au bord de l’eau, en clin d’oeil à la Tamise enfouie sous le blanc, en dégustant une brioche au thé et en invitant une amie qui ne viendra pas ? Le mieux serait sans doute de rester dans ma chambre à moi en ouvrant une bouteille de champagne. Je consignerai dans mon nouvel agenda Moleskine, vert anis, les lectures de l’année écoulée et élaborerai la liste des livres à lire en 2016. L’art des listes reste une jouissance assurée ! Ma chère Virginia, je crois hélas que je vais succomber aux sirènes de la tradition et rejoindre la maison éclairée de quelques amis pour un repas gibelotte de canard. Je sais toutefois que quelque part en France, dans un nid fleuri, une femme écrivain, fourbit ses carnets et qu’elle sera à l’hauteur de l’âme woolfienne. N’ayez donc crainte, ma chère Virginia, vous avez transmis des valeurs profondes : les femmes ont des chambres à elles et choisissent d’hiberner, tout comme vous, malgré la douceur.  Je suis certaine que cela vous réjouira autant que moi !

Marcelline ROUX 

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