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L'APPEL DE L'OMBRE Puissance de l'irrationnel de Thérèse DELPECH :

 Voilà un petit livre qui m'a mis en joie, réussissant en quelques pages à me plonger dans une profonde méditation sur le sens de nos vies en particulier et celui de l'histoire en général.

On le sait, la France est un pays ultra-cartésien. Une nation où chacun sait qu'il faut diviser le tout en autant de parties nécessaires à sa bonne compréhension. Le siècle des Lumières s'est chargé de repousser l'obscurantisme et les superstitions au plus profond de la caverne des ténèbres. Il va sans dire qu'il s'agissait d'une mission nécessaire et salvatrice qui permit d'achever l'oeuvre commencée par les humanistes de la Renaissance. Pourtant il ne fait pas de doute que la liquidation  systématique  de nos zones d'ombre par une raison triomphante, a parfois contribué à la perte de pans entiers de notre psychisme. Désormais l'homme moderne habite un monde vidé des formes qui l'habitaient jusqu'alors.  Mais au fond la  rationalité peut-elle se substituer à la totalité de notre entendement ? Thérèse Delpech explique qu'à vouloir tout rationaliser on prend le risque " de perdre le sens de l'énigme, un des plaisirs inépuisables de l'esprit, d'assécher la source des plus hautes activités humaines, parmi lesquelles se trouve l'art, et même de compromettre l'exercice de la raison en ignorant les aspects les plus obscurs du psychisme." Il y a donc nécessité à explorer les textes qui nous relient aux profondeurs de l'irrationnel.

    Ainsi Hamlet, le vaisseau amiral de la formidable flotte des œuvres de Shakespeare est-il envisagé dans le prolongement des tragédies grecques  - et le parallèle est fait à ce titre avec Œdipe - interrogeant  le destin des enfants héritant des malédictions des parents.  La fatalité dont le mot est gravé dans les murs de la cathédrale au début de Notre-Dame de Paris  de Victor Hugo, lui-même grand admirateur de Shakespeare, cette fatalité colle aux semelles d' Hamlet . Thérèse Delpech nous propose une interprétation qui ne manquera pas d'intéresser tous ceux qui trouvent dans l'oeuvre du dramaturge anglais une source inépuisable d'interrogations. Elle écrit : " Le froid du coeur , la difficulté d'éprouver des émotions , la paralysie de la volonté qui en résulte , recèlent l'énigme du Prince. Une blessure précoce l'a soumis à l'influence dilatoire de Saturne, le seigneur de la mélancolie.  Sa source est toute statique : une capacité démoniaque de négation. Il est possédé par un instinct de mort et une volonté d' annihilation, peut-être liés au sentiment d'une faute commise en pensée, au poids d''un crime accompli par un père qui porte le même nom que lui, ou d'une anticipation de crime à venir, bien réelle, dont le lien avec la faute mentale n'est pas connue de son moi."  Nous voilà donc cheminant sur les remparts dans l'ombre du fantôme d'Elseneur et guettant les pas du jeune Hamlet dont chacune des actions  conduit inexorablement  vers un destin où les homicides vont se succéder, jusqu'à ce que sa propre mort libère le royaume du Danemark de la terrible malédiction que lui a léguée son père.

    Thérèse Delpech écrit dans le prologue de son ouvrage : " Ce livre met en scène des fragments de l'histoire biblique, de la littérature classique ou de l'aventure scientifique, qui ont en commun d'échapper à l'activité rationnelle ! " C'est volontairement que l'auteur a choisi de travailler sur des fragments car " l'irrationnel se prête mal à un développement systématique.  Il apparaît sous des formes capricieuses qui évoquent les nappes phréatiques plutôt que le cours des fleuves ! " Le caractère morcelé de cette approche va permettre au lecteur  de choisir ses entrées ou de commencer par le début. "L'appel de l'ombre" est un livre à facettes où Shakespeare côtoie les héros de l'Iliade, la Bible et le capitaine Achab de Melville.  Oeuvre plurielle qui souligne les dangers que représente l'irrationnel tout en montrant sa capacité à élever et à étendre l'esprit. Deux mondes face à face, celui des Lumières à l'image d'un Montesquieu livrant bataille aux préjugés et celui des  mythes et des grandes religions. 

   Soudain surgissent comme des phares se répondant les uns aux autres, les figures d'Ajax, de Télémaque et de son père Ulysse, de Jonas, du Christ et de Melchisédech, d'Hamlet et du Roi Lear.  Et, à  travers les faisceaux furtifs qui clignotent dans la nuit, d'autres encore,  ceux des auteurs qui inventèrent les grands récits ou les grandes pensées qui traversèrent l'histoire de l'humanité : Homère et son fils spirituel Shakespaere, Hermann Melville, Ovide,  Dostoïevski et Marx , Freud et Platon, Joseph Conrad et Pouchkine mais encore Sophocle et Walter Benjamin. Oui vous l'avez compris, ces dix essais nous proposent une traversée passionnée et revigorante des grands textes qui ont fondé la culture occidentale. Thérèse Delpech qui est professeur agrégé de philosophie et ancienne élève de l'ENS se place évidemment du côté des Lumières et c'est peut-être ce qui fait tout l'intérêt de ce livre. L'auteur veut questionner ce qui justement échappe aux catégorisations rassurantes de la raison, en nous emmenant au-delà des frontières de la vie intellectuelle et psychique.  

   Réexaminer les grands mythes qui échappent à l'activité rationnelle, c'est au fond accepter de traiter la totalité de la pensée humaine, n'oublier rien de sa raison et de sa folie ! Interrogation permanente sur notre destinée. Thérèse Delpech ne cesse de questionner les deux versants de la psyché , interrogation qui résonne jusqu'au terme de l'ouvrage " ...on peut se demander si, comme le prétend Samuel Johnson, " de toutes les incertitudes de notre présente condition, l'une des plus épouvantables et des plus angoissantes est que nous ne sommes jamais assurés de la permanence de notre raison".  Chacun peut dresser sa liste d'épouvantes et s'angoisser, mais l'existence d'une folie constitutive de la  raison raisonneuse, dont la paranoïa est une forme clinique classique, où les monstres engendrés par l'arrogance de la raison, et non par son seul sommeil, ne peuvent être mis en doute".

 ARCHIBALD PLOOM (2011)

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