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DAY NUMBER 6 :

  16 Janvier 2016/ 16 août 1918 : Par cette page, j’entre de l’autre du décor de l’écrivaine et de l’éditrice, loin de la solitude de la chambre à soi. La villa de Bonwick, aux « épais rideaux blancs », dans laquelle elle passe, quelques temps en ce mois d’août 1918, sent le « renfermé ». Ce Bonwick est un « genre d’homme honnête, quelconque, rigide, fermé à tout ce qui n’est pas ordinaire ». « Léonard soutient que le psychologue des profondeurs s’intéresserait à Bonwik, surtout pour son absence totale d’humour. » Derrière votre jubilatoire ironie, je perçois tout de même, chère Virginia, votre façon de ménager ce petit monsieur. Ce n’est pas pour rien que vous avez cru bon de passer quelques jours d’été dans sa maison, « cliché du Niagara ». Bonwick est le gérant du journal « The Nation », vous aurez certainement besoin de ses fonds et vous êtes  impressionnée par son aplomb en affaire. Vous assurez vos arrières et retenez vos coups de griffes. Un mot de trop pourrait être fatal, même si vos paroles ne sont pas censées quitter votre journal. Peut-être, préservez-vous, pour vous-même, une opinion pas trop désastreuse de l’énergumène, histoire de garder le courage d’une future négociation avec lui. Nous sommes loin de la vie d’artiste, coupé des réalités économiques. Il faut « résotter », comme nous disons vulgairement aujourd’hui. A votre époque, comme aujourd’hui, aucun écrivain ne survit isolé. Je repense à ma lecture des Enfants de Grimm de Claudie Hunzinger. Ce récit narre la vie de deux artistes volontairement coupés du monde, vivant de peu, retirés dans la montagne. Elle crée des papiers à partir de végétaux et lui fabrique ses pigments. Ils vivent uniquement concentrés sur leur oeuvre. Repas frugaux, froid, maison qui s’érode, Claudie Hunzinger n’enjolive rien mais elle croit en ce choix. Toutefois, comme Virginia, Claudie doit parfois descendre de son nuage de verdure pour rencontrer galeristes, conservateurs de la BNF, programmateurs suisses et comme pour Virginia, les confrontations ne manquent pas de piments. Qui comprend qui ? Qui dépend de qui ? Entre acteurs culturels, éditeurs, acheteurs et créateurs, il y a tension et incompréhension. Si les uns ne devaient pas leur survie aux autres, ce serait franchement drôle d’écrire ces histoires d’amour dans lesquelles chacun convoite l’autre pour de très mauvaises raisons. N’est-ce pas d’ailleurs le secret de toutes les histoires d’amour ? De Virginia Woolf à Claudie Hunzinger, quelque chose a toutefois bougé : pour la première, la relation aux financeurs tient de la mondanité. Cela permet une légère distance. Tandis que pour la seconde, la relation s’établit avec des  « experts ». Leur refus, quand il se produit, est alors cuisant et l’argent octroyé  moins abondant. Telle une lecture gigogne, me revient l’article de Christian Doumet, dans les Temps Modernes. « Notre époque privilégie la figure du spécialiste, ou de l’expert, au détriment de celle du savant. Les savants, eux, justifient leur savoir par une oeuvre à laquelle ils ont consacré des heures d’incertitude et d’obscurité. Cette oeuvre se présente elle-même comme traversée de doutes, de nombreux tâtonnements et la promesse de nouvelles interrogations. Pour les experts, nul besoin de telles précautions. » La position des artistes est proche de celles des savants. Ils sont soumis à la validation de certains qui affirment, décident de la valeur de leurs oeuvres et exhibent sans douter ces jugements. L’artiste, comme l’écrivain, repose, quant à lui, sans cesse de nouvelles questions : deux mondes qui ne sont pas faits pour se comprendre mais qui ne peuvent faire l’un sans l’autre. Le Bonwick de Virginia, fermé, rigide, bourgeois, jouait clairement la carte des affaires et ne se piquait point d’expertise. Son manque d’humour ne devait certes pas être agréable mais la prétention de nos experts est plus dévastatrice. La vie dans les bois ne protégeant pas d’avoir affaire à eux, il faut apprendre à aiguiser des armes de moquerie dans l’esprit woolfien. Se déprendre de la mainmise des experts serait vivifiant. « N’ayez pas peur d’eux. N’ayez jamais peur d’eux. Regardez les de haut, snobez les avec des fougères ! ». Cette fois n’est pas coutume, ce n’est pas la londonienne Virginia qui prône le snobisme, mais Claudie Hunzinger, la femme des montagnes. Tout est donc encore possible. 

Marcelline ROUX 

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