Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
DAY NUMBER 7 :

 30 Janvier 2015 / 30 Novembre 1918  : Vous écrivez, chère Virginia, avoir paressé. A lire votre emploi du temps du 30 Novembre : rencontre politique, artistique, spectacle de danse, et deux manuscrits à lire pour la Hogarth Press, j’ai le sentiment que vous mettez les bouchées doubles pour rattraper ce temps perdu. Votre ironie n’est nullement paresseuse pour évoquer un monde d’artistes qui joue « trop contraint » pour être éclairant. Votre franchise et loyauté ne sont pas endormies pour évoquer les écrits sur l’Afrique du Docteur Leys. « Comme ils savent condenser, comme ils s’embarrassent de peu de détails inutiles ces intellectuels des professions libérales. » Vous êtes une incroyable spectatrice du monde, condamnée au pas de côté. Vous ne pourrez jamais faire partie du public, vous sentir élément intégré d’une foule en mouvement. Ce handicap constitue mon plus fervent plaisir de lectrice et réveille chaque fois mon esprit. J’ai, à l’inverse, une tendance maladive à l’empathie. Vos analyses de l’envers du décor, vos constatations des agissements humains, tendant vers une neutralité studieuse, sont des contrepoints nécessaires. Ce qui me trouble à m’enfoncer dans les pages de votre journal, c’est que cette position critique ne crée pas pour autant un monde désespérant. La vitalité de vos jugements pousse, bouscule, place en vigilance joyeuse. Rien n’est plus stimulant que de voir par vos yeux. Je me sens à l’affût. J’avoue toutefois qu’aujourd’hui, je désire me couler dans votre paresse. Dehors, il fait un froid humide et venteux. J’ai bravé les éléments pour plonger pendant une heure trente dans les tourments effroyables des peintres romantiques. Il fallait, en ce jour tempétueux, de la Ste Martine, être à la hauteur des éléments. Quoi de plus bousculant, que d’aller avec une amie Martine, découvrir les enchevêtrements corporels, le laid, le grotesque, les chimères, les fantasmagories, la mélancolie, les tensions avec l’au-delà, des romantiques ? Tout était réuni pour répondre aux déchaînements climatiques et faire de cette journée un temps mémorable. De retour chez moi, je me suis affalée sur le canapé rouge, enfouie sous une grosse couverture de laine, j’ai renoué avec une sorte de léthargie, de celle qui ouvre sur la décantation émotionnelle. Il fallait bien cela après ces tumultes de l’âme. Je ne vous quitte pas, chère Virginia, car France Culture a eu l’excellente idée de vous consacrer une heure d’émission tous les jours de cette semaine. J’ai choisi de réécouter celle qui évoque votre conférence sur la littérature et les femmes, éditée sous le titre désormais célèbre « Une chambre à soi », retraduit par « Un lieu pour soi ». C’est exactement ce qui me fallait pour déguster ma solitude allongée, près de ma table de travail. La chambre et l’argent sont deux points essentiels pour l’autonomie des femmes. Vous ajoutez même au sujet de l’héritage de votre tante Mary Beton qui arriva le soir même où la loi attribuait le vote aux femmes : « entre ces deux choses l’argent et le vote, l’argent est le plus important » pour l’indépendance. Enveloppée dans ma couverture, je me laisse bercer par vos paroles, votre façon d’imaginer ce qui aurait changé dans l’écriture de Jane Austen si elle avait disposé d’un grand bureau et n’avait pas dû cacher ses manuscrits. Orgueil et Préjugés aurait-il été un meilleur roman ?  Jane Eyre de Charlotte Brontë aurait été moins emprunt de colère si elle n’avait pas dû repriser des chaussettes dans un presbytère, elle qui « désirait vagabonder librement à travers le monde ». Trois cents livres de rente par an aurait effacé l’aigreur de son écriture. Si la soeur de Shakespeare avait eu l’argent nécessaire pour avoir un toit, elle n’aurait pas été engrossée par un directeur de théâtre et n’aurait pas fini dans la Tamise. Elle aurait développé ses vrais dons d’écrivain. Vous poussez toutes les femmes à combattre en son nom. Soudain, la fougue me reprend. Vous avez raison Virginia, les femmes doivent continuer à défendre ce temps pour elles, cet argent, cette table d’écriture dans un endroit pour elles. Rien n’est gagné de ce côté-là : des régressions s’accumulent. Allongée sous ma couverture, je mesure et savoure cette chance que j’ai de paresser : un acte de résistance que je vous dois. 

Marcelline ROUX 

© Culture-Chronique --                                                

--  Les chroniques littéraires Culture-Chronique

--   S'inscrire à la Newletter  

 

--  Le twitter CULTURE CHRONIQUE 

      

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :