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ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD A PROPOS DE SON OUVRAGE "LE TOURMENT DE LA GUERRE" :

  Le vocable “guerre” revient dans tous les discours, faut-il parvenir à s’entendre sur son sens profond.  Nous sommes aujourd’hui assez loin de la guerre clausewitzienne, on parle de guerre asymétrique, d’action de guerre, de terrorisme. La guerre est une passion humaine, une de ces passions froides dont parlait Spinoza.  Jean-Claude Guillebaud  qui couvrit en son temps la guerre du Vietnam  en tant que Reporter de guerre  - ce qui lui valut  d’ailleurs le prix Albert Londres - nous propose une remarquable réflexion sur ce monstre qui nous dévore  depuis des siècles.  “Le tourment de la guerre” se lit comme une enquête et nous aide à regarder ce phénomène en face . Un ouvrage qui arrive à point

Jean-Claude Guillebaud a accepté de répondre à nos questions.

 

Au début de votre ouvrage “Le tourment de la guerre” vous évoquez votre père jeune officier engagé sur front de l’Artois durant la première guerre mondiale mais aussi vos 26 années de reporter de guerre.  Lien avec les générations passées qui furent confrontées à la guerre mais aussi actualité permanente de la guerre en tant que phénomène profondément humain, au fond cette interrogation face à cette violence déchaînée vous a toujours accompagné… 

Jean-Claude Guillebaud :

Oui, on pourrait même dire que je suis “né” dans la guerre. Le jour de ma naissance, en mai 1944, mon père commandait le 4e Régiment de Tirailleurs Tunisiens en pleine campagne d’Italie. J’ai été nommé “caporal honoraire” du 4e RTT par le général de Monsabert qui commandait la division. Caporal le jour de ma naissance ! C’était, disons, prémonitoire. Par la suite, comme je le raconte dans le livre, ce “lien” avec la guerre ne m’a plus quitté. Un lien qui fut aussi un tourment. La situation était en effet paradoxale. J’étais le fils (tardif) d’un grand soldat mais j’appartenais à une génération radicalement antimilitariste. Nous étions en pleine période des “sales guerres” de la décolonisation (Indochine, Algérie, etc.). Ce fut, en effet, mon tourment. J’ai retrouvé cette ambiguïté en devenant, à 24 ans, correspondant de guerre. Je crois maintenant que ce “tourment” nous concerne tous. C’est pour en explorer la complexité, mais aussi la richesse, que j’ai écrit ce gros livre. Je savais depuis longtemps qu’il m’attendait au tournant, si je puis dire.

 

Nous avions presque imaginé, en Europe occidentale, que la guerre était une réalité désormais cantonnée dans les manuels d’Histoire. Les événements de 2015 nous ont réveillés d’un sommeil imprudent. Certains de nos enfants commettent de véritables actions de guerre sous le regard halluciné et stupéfait de leurs parents.

Jean-Claude Guillebaud :

Oui, il faut bien comprendre que nous, Européens, sommes en paix depuis soixante-dix ans, ce qui représente deux générations. Cela n’était pas arrivé depuis au moins deux siècles ! Du coup, nous nous sommes tellement habitués à la paix, que nous avons fini par croire qu’elle était l’état naturel de toute société. Pour le dire d’une autre façon, nous avons “désappris” à réfléchir la guerre, à apprendre à en limiter les horreurs, à la tenir dans quelques règles minimales. Nous sommes devenus quasiment analphabètes en la matière. Du coup, quand la guerre a resurgi au milieu de nous, nos responsables politiques, médiatiques, militaires même ont été pris au dépourvu. Nous avons été comme des somnambules brusquement réveillés d’un songe.

En réalité, la paix n’est pas l’état naturel d’une société. C’est quelque chose qui se conquiert, se maintient, se reconstruit sans cesse. La paix est un projet commun, et une volonté. Voilà des siècles que toutes les sociétés humaines s’efforcent de contenir, de limiter, la violence qui les habite. Il faut d’ailleurs rappeler que si nous, Occidentaux, avons été en paix sur notre sol, la guerre n’a jamais cessé ailleurs. Depuis 1945, près de 150 guerres ont ensanglanté l’hémisphère sud qu’on appelait le “tiers-monde”.

En écrivant ce livre, je voulais essayer — à ma modeste place — de réapprendre à réfléchir la guerre, à chacun de ses ingrédients pour être à nouveau capable de la regarder en face et de la contenir.

Les derniers événements ont montré à quel point, face à la guerre, nos sociétés développées étaient devenues fragiles, vulnérables. Elle perdent leurs nerfs, et c’est là-dessus que spéculent les terroristes dont le but est de nous “terroriser”. Réapprendre à penser la guerre, c’est aussi réapprendre le sang-froid et la cohésion sociale face à la violence, et même à l’horreur. Je pense souvent au sang froid admirable dont firent preuve les Anglais en 1941, quand les bombardements de Londres par la Luftwaffe hitlérienne faisaient une centaine de morts chaque nuit. 

Désormais plus personne ne croit que la guerre soit “jolie” comme le suggère ironiquement votre second chapitre. L’ivresse de la guerre évoquée par Ernst Junger est d’un romantisme suranné mais un romantisme cependant que l’on retrouve dans les rangs de certains groupes terroristes, ceux qui relèvent du trop fameux Erasmus jihadiste.  

Jean-Claude Guillebaud :

C’est quelque chose que mon métier de correspondant de guerre m’a appris, quelque chose comme un “secret”, un non-dit, un tabou : il existe une jubilation guerrière à laquelle n’importe quel homme cède, à un moment ou à un autre, quitte à être ensuite honteux d’avoir éprouvé ce que j’appelle les “plaisirs dégoûtants”. J’ai retrouvé cette jubilation partout où j’ai travaillé : au Vietnam, au Liban, en Somalie, en Erythrée, en Israël, en Iran, au Cambodge… Les hommes les plus pacifiques peuvent être brusquement saisis par ce vertige de la guerre. Au Liban, où la guerre civile a duré douze années et a été épouvantable, mes amis libanais avaient trouvé une forte expression. Ils me disaient, il ne faut pas dire “on a pris les armes” mais “on a été pris par les armes”.  Or, cette “jubilation” mortifère entre pour une bonne part dans les motivations des jeunes djihadistes d’aujourd’hui. Si on ne la prend pas en compte, on ne peut pas comprendre ce processus qu’on appelle “radicalisation”.

J’ajoute que ce long travail qui a abouti à ce livre m’a permis de vérifier qu’en réalité, pendant des siècles et des siècles, il s’est trouvé en Occident quantité de grands écrivains (et pas seulement Jünger !) pour faire l’éloge de la guerre. (Dostoievski, Joseph de Maistre, Teillard de Chardin, Chateaubriand, etc.) Pendant des siècles on l'a présentée comme l’occasion, pour un homme de se réaliser. “La guerre est divine”, disait Joseph de Maistre.

Le philosophe Frederic Gros proposait dans son ouvrage “Etats de violence. Essai sur la fin de la guerre”  de ne plus utiliser le terme “guerre” car cet dernier serait progressivement remplacé par des “états de violence”. L’actualité semble lui donner raison. Vous qui avez connu de nombreux théâtres de guerre qu’en pensez vous ?

Jean-Claude Guillebaud :

Frédéric Gros, en publiant son livre en 2005 s’était montré clarvoyant. Il avait compris que la guerre traditionnelle se “déterritorialisait” Le guerre, disait-il, est en train de disparaître (avec ses armées, ses territoires, ses lignes de front, ses stratégies, etc.) au profit de ce qu’il proposait d’appeler des “états de violence” plus diffus, plus imprévisibles, dont le terrorisme est un bon exemple. Sauf que ces analyses, clairvoyantes hier,  sont aujourd’hui — déjà ! — dépassées. Car avec Daech, la “vraie guerre” revient. Elle se reterritorialise (le fantasme du Califat ), elle use des blindés, des armes modernes, des lignes de front comme en Syrie. Et dans le même temps les “états de violences” demeurent. Nous sommes donc désormais dans un “mixte”, et des stratèges ont commencé à conceptualiser cette situation. Je pense au remarquable travail du chercheur Bastien Irondelle (mort en 2013, hélas) qui a réfléchi le premier à ce qu’il appelait une nouvelle “hybridation” de la guerre, c’est-à-dire un mélange de guerre classique et de terrorisme. Exactement ce que nous devons affronter aujourd’hui.

Vous exhumez dans votre ouvrage  quelques réalités historiques liées à la guerre, le pourrissement des cadavres sur les champs de batailles du Moyen âge, les pillages systématiques  des armées à toutes les époques mais aussi les moments de fraternisation entre soldats ennemis.  La guerre traîne son lot d’ignominies parmi lesquelles parfois on trouve des comportements d’une grande dignité. La guerre en cela est une notion complexe.

Jean-Claude Guillebaud :

Oui, bien sûr. La guerre est l’occasion de toutes les abjections, mais aussi des plus extraordinaires dévouements, générosités, fraternités. Je pense aussi à cette constante historique que j’essaie d’étudier de façon très concrète : l’étrange fraternité des armes qui conduit souvent les anciens adversaires à fraterniser. J’ai vu au Vietnam d’anciens GI’s américains venus rencontrer d’anciens Bô Doî (soldats nord-vietnamiens) avec lesquels ils avaient combattu durement. Cela s’explique aussi par ce que j’appelle “l’ingratitude des peuples” à l’endroit de leurs anciens soldats, une fois la guerre terminée. Que ce soit les vétérans américains ou les “demi-soldes” de Napoléon. J’ai constaté ce phénomène poignant dans quantité de pays revenus à la paix.

Votre ouvrage est constellé de courts textes littéraires ou philosophiques qui traitent de la guerre. On peut ainsi relire Chateaubriand, Proudhon, Thucidide, Ernst Junger, Regis Debray et bien d’autres.  Que ces textes soient rédigés dans un grand style ou avec toute l’application d’un homme peu habitué à écrire, ils laissent une trace en nous.  Au terme de cette expérience de lecture on se dit qu’on peut décrire la guerre mais qu’il est presque impossible de la penser…

Jean-Claude Guillebaud :

J’ai toujours fait cela dans mes livres. Pour ne pas rester dans les idées générales ou l’abstraction, je “donne à lire” quelques courts extraits des livres dont la lecture a compté pour moi. Je pense notamment à ces lignes extraordinaire de Chateaubriand dans lesquelles il évoque l’humiliation des grognards de l’Empire, contraints de faire une haie d’honneur à Louis XVIII en 1814, alors que le roi revenait dans les fourgons des armées étrangères.

Le bandeau qui enserre “Le tourment de la guerre” représente le tableau de Picasso “ Guernica”. Sans doute Picasso a réussi a-t-il réussi à montrer ce tourment avec tout le réalisme d’un cauchemar qui n’en finit pas. Au delà du simple témoignage il a mis en évidence l’impensable de la réalité guerrière. Cependant répondre à la question “Pourquoi tant de violence ?” parait impossible …  

Jean-Claude Guillebaud :

Oh, non ! La violence n’est pas impensable. Elle constitue même “le” sujet principal, la grande question qui hante toutes les communautés humaines. Toute l’oeuvre du philosophe René Girard, disparu le 4 novembre de cette année, et qui fut à la fois mon maître et mon ami, est consacrée à cette immense question. Je pense à ce livre prodigieux, “La Violence et le sacré”, qui date de 1973 et n’a pas pris une ride.

Il y a une trentaine d’années le regretté André Glucksmann écrivait “La force du vertige”, il tentait alors de théoriser la dissuasion nucléaire qui était déjà une variante de la guerre en temps de paix .  Il n’a depuis jamais cessé de nous alerter sur l’endormissement de nos sociétés face à la montée des périls.  Votre ouvrage confirme à chaque page que la guerre est intimement liée à l’humain. On ne parviendra jamais à tuer la guerre…

Jean-Claude Guillebaud :

J’ai le plus grand respect pour la figure d’André Glucksmann, mais je n’ai jamais réussi à comprendre ce qui l’avait poussé à soutenir les “faucons” de Georges W. Bush, qui ont lancé avec une arrogance et une irresponsabilité insensées la guerre de 2003 contre Saddam Hussein, une guerre dont nous savons qu’elle est à l’origine même de l’embrasement du Proche-Orient et de la naissance de mouvements barbares comme Daech. Je sais gré à Jacques Chirac et à Dominique de Villepin d’avoir épargné à la France cette erreur politique. Comme quoi, les plus grands esprits peuvent se tromper, et gravement.

Pour le reste, non on ne parviendra pas à “tuer la guerre”, mais il faut réapprendre à la contenir au maximum, à la tenir à distance du pire.

Que voudriez vous que nous conservions au terme de la lecture de votre ouvrage Jean-Claude Guillebaud ?

Jean-Claude Guillebaud :

Que cette lecture les aide à réfléchir, au sujet de la violence et de la guerre, à cette phrase admirable de la philosophe Simone Weil (disparue en août 1943) : “Il faut savoir regarder en face les monstres qui sont en nous”.

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