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DAY NUMBER 9 :

  13 février 2015/ 13 septembre 1919 : Vous apprenez que Nuit et Jour ne peut plaire au grand public américain mais l’éditeur, qui pose ce jugement péremptoire, souhaite tout de même publier La Traversée des Apparences et s’intéresse à votre prochain roman. Ce n’est pas le cas pour Léonard qui voit son ouvrage refusé. A votre époque déjà, l’impact commercial règne en maître sur les choix éditoriaux. Je ne sais si cela me rassure. Malgré cette perspective américaine, votre moral n’est pas brillant. J’avais vu juste : la maisonnée débordante de votre soeur Nessa qui jongle entre enfants et peinture, vous fait envie, surtout dans la période de l’entre deux romans qui est la vôtre. Vous ressentez ce qu’il y a d’étrange de vivre dans une maison sans enfant et d’être une femme qui écrit. Marguerite Duras parlera de ces mêmes impressions dans La Vie matérielle mais vous ne pouvez l’imaginer. Seul le dicton qui veut « que ce soit à marée basse que l’on ait la vision la plus claire » semble réjouir votre âme attristée. J’avoue que je vais moi aussi me rassurer avec cette pensée populaire en ces temps de morosité. Si je deviens plus clairvoyante grâce aux turbulences, je n’aurai pas tout perdu. Avouez toutefois, chère Virginia, que cet état de marée basse est épuisant et que l’on attend que revienne l’énergie des vagues hautes, quitte à perdre un peu d’espace. Je me souviens de mes retours au pays natal, juste de l’autre côté de votre mer du Nord, sur les côtes de la France. J’ai toujours préféré les moments de marée basse. Le sable est à découvert, on perçoit les ondulations des vaguelettes aux endroits mouillés, qui sont autant de massages plantaires pour les pieds qui les foulent. Il faut prendre le temps de rejoindre la mer, qui est comme en retrait, apaisée dans son lointain. La marche devient état de préparation à la rencontre, à la nage promise. Votre dicton a raison, la marée basse favorise l’imprégnation, l’ouverture, la décantation. La marée haute, à l’inverse, efface les traces, recouvre, s’impose à nous sans besoin. C’est sans doute plus simple que le dénuement. Votre marée basse n’est pas feinte quand on sait qu’elle vous conduira à remplir de cailloux les poches de votre manteau pour avancer dans l’eau sans espoir de retour. Mais en ce 13 septembre 1919, ce n’est pas d’actualité. Votre position d’écrivain emporte encore la mise. Léonard, votre époux, homme brillant, ne parvient pas à vivre, comme vous, de sa plume. Des deux, c’est bien vous qui êtes reconnue, attendue, éditée. Dans le couple que vous formez, c’est pour une fois, la femme qui est célèbre. Nous n’avons, vous et moi, qu’à nous en réjouir. Enfourchez votre bicyclette et traversez les collines d’or pourpre de l’automne ! Chez moi, c’est l’hiver et des bourrasques de pluie cognent contre les vitres : la bicyclette restera à l’abri. Je me réjouis juste d’avoir mis beaucoup d’eau, de traversée et d’humide dans cette chronique, comme pour être au diapason des éléments. Me reste à suivre votre chemin et oser aller voir ce qui se cache derrière les apparences pour gagner en lucidité. J’ai fait quelques modestes pas dans cette direction mais l’aventure est pénible et je ne suis pas au bout du voyage. Heureusement, je me réserve des étapes dans vos jours. Cela ponctue joyeusement mon périple car vous avez la clairvoyance décapante et ironique. Elle ne permet aucun atermoiement, ou relâchement compassionnel. C’est la plus revigorante des consolations. Il faudrait sur ce propos que je lise le philosophe Michaël Foessel qui vient d’écrire Le Temps de la consolation. Il parle de trois états en la matière : les mélancoliques qui veulent le retour de l’objet perdu, le retour impossible du comme avant, les trop vite consolés qui remplacent la perte par autre chose, et les modernes complexes qui avouent avoir reçu malgré la perte et vont vivre autrement après l’épreuve sans chercher à revenir à l’état antérieur. Peut-être sont ce les seuls réellement consolés. Je ne sais si Michaël Foessel connaît votre dicton de la marée basse mais cette vision l’intéresserait. Il pourrait en faire une quatrième consolation. Décidément, Virginia, vos trajets en bicyclette sont nécessaires et font chaque fois surgir des pépites de réflexion, toujours brillantes, cent ans après, heureusement que vous avez pédaler pour nous ! Ce sera, pour ce jour, une vraie consolation ! 

Marcelline ROUX

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