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DAY NUMBER 10 :

  21 février 2016, 21 janvier 1920 : Cette fois, je n’ouvre pas votre gros pavé rose. J’ai photocopié la page du 21 Janvier car je me sais en voyage pour quelques jours. Ecrire un 21 février me plaît. C’est faire honneur aux 13 ans d’un bambin devenu grand. J’ai imaginé rédiger le début de cette chronique lors du trajet du retour en train. Le prix du TGV excédait les capacités de ma bourse, j’avais opté pour un TER qui me promettait plus de 10 arrêts et une décantation assurée de quatre heures après trois jours de petites randonnées. Je ne regrette pas ce choix. Je dépose livres et carnets sur la table. Même si les vitres accumulent plusieurs années de traversées de la Bourgogne, j’ai la sensation délicieuse d’être dans un salon mobile, parcourant dans les courbes du paysage. Je vous embarque, chère Virginia, dans mes tribulations. Vu ce que je lis de votre 21 janvier : difficulté à écrire, impression que Roger Fry, critique d’art et peintre, n’a pas apprécié votre Nuit et Jour, la perspective d’une soirée qui risque de vous glacer à cause des jugements et remarques à votre encontre, je suis heureuse de vous emmener dans d’autres contrées. Certes, vous risquez aussi d’avoir froid car la température de la voiture n’est pas torride mais au moins nous ne sommes pas gênées par le bruit des autres. La campagne est belle comme dit la chanson. Le reste de l’humanité a opté pour les bouchons routiers, dans l’espoir d’atteindre les stations de ski, avant la nuit tombée. Savourons ce trajet, hors du temps, dans le vert des coteaux, entre bosquets et ruisseaux débordants ! De la Bourgogne au Morvan, avant d’atteindre Paris Bercy, nous faisons même un improbable arrêt à Vénarey-les-Laumes. Ce samedi pluvieux doit être vécu, comme cafardeux, pour les plupart de mes contemporains et nous échappons, chère Virginia, à cette morosité grâce à ce trajet désuet. C’est un peu comme si nous étions face à un écran géant qui laisse passer une vision intime de la France. Rien de prétentieux, des courbes, des clochers, des arbres dénudés mais aussi des zones commerciales fragiles et hideuses qui encerclent les bourgs, comme Montbard. Il faut bien, qu’ici aussi, l’acte de consommer soit valorisé, coûte que coûte. La France adulée par Roger Fry, car c’est le seul pays qui apprécie ses toiles, aurait-elle encore grâce à ses yeux ? Quels seraient aujourd’hui les amateurs de Roger Fry ? Seraient-ils nécessairement parisiens hipster, bobos, ou habitants éloignés de la Capitale, du côté de Sens ou de Joigny ? Les terres sont inondées, en cet hiver qui a oublié le froid pour l’humide, à l’image de ce pays qui a oublié de défendre son art de vivre et de penser. J’ai lu sur ma page Facebook que notre gouvernement, dit de gauche, vient de passer à la moulinette la durée légale hebdomadaire du temps de travail, comme s’il fallait encore alourdir la barque de ceux qui ne gagnent pas beaucoup et faire croire que cette mesure, attendue par le Medef, créerait des emplois. Personne ne descend dans la rue, comme si la bataille était perdue d’avance, comme celle d’un accueil décent des migrants. Les coqs de France ont perdu de leur bravoure. Ils n’osent plus lancer leur cocorico pour remettre quelques pendules à l’heure et annoncer haut et fort que l’on arrête de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Je suis, comme vous Virginia, « sous un nuage » de doutes. C’est peut-être toute cette campagne qui atteint mon âme et me rend le goût de la révolte. « Les coups que vous craignez de recevoir lors de votre soirée chez les Moll Hamilton » pourraient nous être utiles. Ce retour, pour peu ordinaire qu’il soit, a des accents révolutionnaires. N’est-ce pas des campagnes que surgissent les soulèvements, à moins que cela vienne des flots de skieurs, qui trimbaleront ces injustices dans leur tête, les laisseront grandir sur les hautes montagnes et à leur retour de la neige, entreront en piste? Quelle incorrigible optimiste je fais ! Je vous avais prévenue que je ne succomberai pas à la morosité que le ciel gris tente de nous distiller.  

Marcelline ROUX

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